Un artiste entrepreneur m'a dit... La numérisation bénéficie à la pierre

La numérisation bénéficie à la pierre

PROPOS RECUEILLIS PAR JEREMY STANNING

Dans l'atelier Cal'AS de la rue de Saint-Georges, Vincent Du Bois travaille la pierre. Le caillou, c'est une histoire de famille. Si l'atelier est proche du cimetière, c'est parce que lorsque son arrière-grand-père a quitté l'Italie pour s'installer à Genève, c'est au cimetière que les tailleurs de pierre trouvaient encore du travail. L'aïeul était "artisant, mais aussi artiste"; l'arrière-petit-fils aura son certificat fédéral de capacité de sculpteur de pierre, complété par un Master of Fine Art à la School of the Art Institute de Chicago. En , il publie aux éditions Slatkine La main et l'art contemporain, ouvrage dans lequel il aborde les thèmes de la numérisation, de la dématérialisation et du "triomphe de l'abstraction sur les sens".

A l'époque de votre arrière-grand-père, le métier de tailleur de pierre était manuel. La révolution numérique a permis l'avènement de nouvelles technologies. Y a-t-il une opposition irréconciliable entre artisanat et technologies numériques ?

La numérisation éloigne la main du matériau, mais offre des méthodes de production capables de faire des formes que la main ne ferait pas ou très lentement. Par exemple, ma sculpture La Main de Dieu provient d'un bloc de marbre de treize tonnes. J'ai pu le faire dégrossir en carrière à Carrare et le robot a fait en un mois ce que j'aurais fait en un an. Celui-ci ne parvient cependant pas à reproduire ce qui est de l'ordre du vivant: la main prédécoupée est une silhouette. Elle ne pas le sentiment de la peau. La main humaine est plus intelligente, plus subtile que le robot. Il peut aider la main, et inversement, mais si l'on ne fait que l'un ou l'autre, on finit par perdre des choses. Nier la révolution numérique est impossible, mais se distancier de ce que peut faire la main, c'est s'éloigner du matériau et du savoir-faire. Ce qui m'inquiète, c'est la perte de savoir-faire manuel. La pierre va rester au goût du jour, les machines vont continuer à faciliter le travail et la création. Je crains cependant que la perte de technique des artisans rende les créations moins vivantes, moins subtiles.

La construction et la sculpture sur pierre sont-elles toujours d'actualité?

Le progrès a régulièrement mis en danger le travail de la pierre, notamment dans la construction, par l'invention du béton, beaucoup plus facile et rapide à employer. Un immeuble constuit en béton en deux ans avec une vingtaine d'ouvriers demanderait trois cents tailleurs de pierre pendant cinq ans. La taille et la coupe numériques de la pierre la rendent souvent moins chère que le béton. Réaliser une fenêtre en pierre de taille, par exemple, est moins onéreux que de faire un encadrement en béton. Contrairement au béton, dans lequel il faut rajouter des produits chimiques, la pierre est bien moins polluante.
En ce qui concerne la sculpture, la pierre a toujours été un matériau de prédilection. Elle a été progressivement abandonnée depuis les années , jugée classique, figurative et passéiste. Depuis quelques années, grâce à la révolution numérique et aux nouveaux moyens de production, les codes ont là aussi été bouleversés, en permettant à des artistes contemporains néophytes de travailler la pierre. Il suffit à l'artiste de proposer une maquette et les machines réalisent des créations complexes. En scannant l'objet, le robot est capable de dégrossir la pierre pour en faire une chaise, un pneu ou une luge. La pierre est donc à nouveau invité dans la création contemporaine.

Vous aviez très tôt senti la tendance, en fondant dès votre maison de design, Stonetouch.

J'ai décidé de m'équiper en matériel (scanners, robots) afin de bénéficier d'une plateforme avec du savoir-faire, du stock et des machines. Puis avec deux amis d'enfance, Claudio Colucci, designer et Pierre-André Bohnet, architecte, nous sommes partis à la rencontre des artistes. Pour la première collection, chacune d'entre nous a réalisé une oeuvre et fait appel à trois artistes, pour un total de six créations. La plupart d'entre eux n'avaient jamais travaillé la pierre et se sont montrés très enthousiastes. Le nombre d'unité était limité à huit, de sorte qu'à chaque objet vendu, le prix du suivant augmentait, en raison de sa rareté. Nous avons également trouvé un partenaire en la galerie Mitterrand & Cramer, qui nous a permis de nous rendre à Art Basel pour ventre notre première collection. Cela nous a donné l'occasion de mettre en place un accord tripartite avec des investisseurs et des artistes que ceux-ci souhaitaient voir publiés.
Stonetouch profite de la révolution numérique pour mettre à disposition un savoir-faire qui mélange la main et la technologie au profit d'une création contemporaine.

La pierre est-elle un matériau comme un autre, amené à s'implanter dans le domaine du design contemporain?

Internet a ouvert tellement de portes qu'il n'y a plus de règles, si ce n'est celle de la variété. On peut avoir de belles créations dans des nouveaux matériaux, dans des textiles intelligents et vouloir acheter une magnifique table en pierre.

Comment voyez-vous l'évolution du métier de la pierre dans les années à venir?

Dans les six cantons romands, il y a moins d'une vingtaine d'apprentis dans les différentes formations des métiers de la pierre, qui s'organisent en trois branches: la marbrerie, la taille de pierre et la sculpture sur pierre. Pour la marbrerie, le métier a déjà été révolutionné par les machines. Un atelier de marbrerie, c'est dix machines-outils à commande numérique, une armée de poseurs et trois artisans pour les finitions (soit de 5% à 10% du travail).
La taille de pierre est moins affectée par ces changements, car les ouvriers sont obligés de travailler sur le bâtiment lui-même. C'est aussi le cas de la sculpture sur pierre, qui s'occupe du côté plus artistique, comme les décors de cheminées, les gravures complexes, les blasons ou les frises. C'est ce qui nous a amené à travailler sur la cathédrale Saint-Pierre durant une année, car le travail nécessaire n'aurait pu être fait par une machine.
Je tiens également beaucoup à la notion d'artisanat de quartier, de proximité, c'est à dire cette capacité à travailler pour tout le monde. Il faut être capable de réaliser une marche de jardin, une pierre pour le lavabo ou une colonne de cheminée à la main. Comme disait Michel-Ange, "que tu fasses les appartements du Pape ou que tu décores le panier d'une bergère, fais-le avec le même coeur". A mon avis, quand on aime la pierre, on est content de faire des choses modestes et pas uniquement des travaux somptueux.

ENTREPRISE ROMANDE . 22 décembre


Un artiste entrepreneur m’a dit… La numérisation bénéficie à la pierre

La numérisation bénéficie à la pierre

PROPOS RECUEILLIS PAR JEREMY STANNING

Dans l’atelier Cal’AS de la rue de Saint-Georges, Vincent Du Bois travaille la pierre. Le caillou, c’est une histoire de famille. Si l’atelier est proche du cimetière, c’est parce que lorsque son arrière-grand-père a quitté l’Italie pour s’installer à Genève, c’est au cimetière que les tailleurs de pierre trouvaient encore du travail. L’aïeul était « artisant, mais aussi artiste »; l’arrière-petit-fils aura son certificat fédéral de capacité de sculpteur de pierre, complété par un Master of Fine Art à la School of the Art Institute de Chicago. En , il publie aux éditions Slatkine La main et l’art contemporain, ouvrage dans lequel il aborde les thèmes de la numérisation, de la dématérialisation et du « triomphe de l’abstraction sur les sens ».

A l’époque de votre arrière-grand-père, le métier de tailleur de pierre était manuel. La révolution numérique a permis l’avènement de nouvelles technologies. Y a-t-il une opposition irréconciliable entre artisanat et technologies numériques ?

La numérisation éloigne la main du matériau, mais offre des méthodes de production capables de faire des formes que la main ne ferait pas ou très lentement. Par exemple, ma sculpture La Main de Dieu provient d’un bloc de marbre de treize tonnes. J’ai pu le faire dégrossir en carrière à Carrare et le robot a fait en un mois ce que j’aurais fait en un an. Celui-ci ne parvient cependant pas à reproduire ce qui est de l’ordre du vivant: la main prédécoupée est une silhouette. Elle ne pas le sentiment de la peau. La main humaine est plus intelligente, plus subtile que le robot. Il peut aider la main, et inversement, mais si l’on ne fait que l’un ou l’autre, on finit par perdre des choses. Nier la révolution numérique est impossible, mais se distancier de ce que peut faire la main, c’est s’éloigner du matériau et du savoir-faire. Ce qui m’inquiète, c’est la perte de savoir-faire manuel. La pierre va rester au goût du jour, les machines vont continuer à faciliter le travail et la création. Je crains cependant que la perte de technique des artisans rende les créations moins vivantes, moins subtiles.

La construction et la sculpture sur pierre sont-elles toujours d’actualité?

Le progrès a régulièrement mis en danger le travail de la pierre, notamment dans la construction, par l’invention du béton, beaucoup plus facile et rapide à employer. Un immeuble constuit en béton en deux ans avec une vingtaine d’ouvriers demanderait trois cents tailleurs de pierre pendant cinq ans. La taille et la coupe numériques de la pierre la rendent souvent moins chère que le béton. Réaliser une fenêtre en pierre de taille, par exemple, est moins onéreux que de faire un encadrement en béton. Contrairement au béton, dans lequel il faut rajouter des produits chimiques, la pierre est bien moins polluante.
En ce qui concerne la sculpture, la pierre a toujours été un matériau de prédilection. Elle a été progressivement abandonnée depuis les années , jugée classique, figurative et passéiste. Depuis quelques années, grâce à la révolution numérique et aux nouveaux moyens de production, les codes ont là aussi été bouleversés, en permettant à des artistes contemporains néophytes de travailler la pierre. Il suffit à l’artiste de proposer une maquette et les machines réalisent des créations complexes. En scannant l’objet, le robot est capable de dégrossir la pierre pour en faire une chaise, un pneu ou une luge. La pierre est donc à nouveau invité dans la création contemporaine.

Vous aviez très tôt senti la tendance, en fondant dès votre maison de design, Stonetouch.

J’ai décidé de m’équiper en matériel (scanners, robots) afin de bénéficier d’une plateforme avec du savoir-faire, du stock et des machines. Puis avec deux amis d’enfance, Claudio Colucci, designer et Pierre-André Bohnet, architecte, nous sommes partis à la rencontre des artistes. Pour la première collection, chacune d’entre nous a réalisé une oeuvre et fait appel à trois artistes, pour un total de six créations. La plupart d’entre eux n’avaient jamais travaillé la pierre et se sont montrés très enthousiastes. Le nombre d’unité était limité à huit, de sorte qu’à chaque objet vendu, le prix du suivant augmentait, en raison de sa rareté. Nous avons également trouvé un partenaire en la galerie Mitterrand & Cramer, qui nous a permis de nous rendre à Art Basel pour ventre notre première collection. Cela nous a donné l’occasion de mettre en place un accord tripartite avec des investisseurs et des artistes que ceux-ci souhaitaient voir publiés.
Stonetouch profite de la révolution numérique pour mettre à disposition un savoir-faire qui mélange la main et la technologie au profit d’une création contemporaine.

La pierre est-elle un matériau comme un autre, amené à s’implanter dans le domaine du design contemporain?

Internet a ouvert tellement de portes qu’il n’y a plus de règles, si ce n’est celle de la variété. On peut avoir de belles créations dans des nouveaux matériaux, dans des textiles intelligents et vouloir acheter une magnifique table en pierre.

Comment voyez-vous l’évolution du métier de la pierre dans les années à venir?

Dans les six cantons romands, il y a moins d’une vingtaine d’apprentis dans les différentes formations des métiers de la pierre, qui s’organisent en trois branches: la marbrerie, la taille de pierre et la sculpture sur pierre. Pour la marbrerie, le métier a déjà été révolutionné par les machines. Un atelier de marbrerie, c’est dix machines-outils à commande numérique, une armée de poseurs et trois artisans pour les finitions (soit de 5% à 10% du travail).
La taille de pierre est moins affectée par ces changements, car les ouvriers sont obligés de travailler sur le bâtiment lui-même. C’est aussi le cas de la sculpture sur pierre, qui s’occupe du côté plus artistique, comme les décors de cheminées, les gravures complexes, les blasons ou les frises. C’est ce qui nous a amené à travailler sur la cathédrale Saint-Pierre durant une année, car le travail nécessaire n’aurait pu être fait par une machine.
Je tiens également beaucoup à la notion d’artisanat de quartier, de proximité, c’est à dire cette capacité à travailler pour tout le monde. Il faut être capable de réaliser une marche de jardin, une pierre pour le lavabo ou une colonne de cheminée à la main. Comme disait Michel-Ange, « que tu fasses les appartements du Pape ou que tu décores le panier d’une bergère, fais-le avec le même coeur ». A mon avis, quand on aime la pierre, on est content de faire des choses modestes et pas uniquement des travaux somptueux.

ENTREPRISE ROMANDE . 22 décembre


Naviguer dans la bonne direction

La galerie genevoise Air Project propose à partir de novembre l’exposition « Navigation privée » : l’occasion de voir pour la première fois en Suisse la talentueuse artiste canadienne Erin Armstrong et ses portraits qui mêlent figuration et abstraction, ainsi que les nouvelles œuvres en marbre blanc de Vincent Du Bois où la matière confronte la dématérialisation numérique.

Des toiles marquées par une gestuelle et des traits rapides, représentants des personnages anonymes habités d’émotions intenses. Des oeuvres qui valent d’ores et déjà à Erin Armstrong une solide réputation puisqu’elle est aujourd’hui considérée comme l’une des artistes contemporaines à suivre de près. La Galerie Air Project présentera en même temps les très belles oeuvres du sculpteur suisse Vincent Du Bois. Cet artiste a hérité sa passion du marbre de ses origines italiennes, puisque sa famille maternelle est riche de sculpteurs sur pierre depuis plusieurs générations. Cette mémoire du passé s’est également enrichie d’apports personnels acquis au cours de ses études de plasticien en Suisse, en Italie, et à Chicago. On pourra ainsi découvrir une oeuvre étonnante qui explore la relation entre la matière et le numérique, et qui a valu à Vincent Du Bois de nombreux pris en Suisse et à l’étranger. Une double thématique à ne pas manquer en cette rentrée. Vernissage le 2 novembre à la galerie dès 18h !

 

CÔTE MAGAZINE . Octobre


Nicolas Lemaître

Nicolas Lemaître gravé dans la roche

Un moment à la mémoire du protestataire exécuté en a pris place ce mardi dans le parc Harry-Marc. Il fait revivre un pan méconnu de l'histoire genevoise.

"Il y a une rue Pierre Fatio, il devrait y en avoir une pour Nicolas Lemaître." Olivier Fatio, ancien doyen de la Faculté de théologie, oeuvre depuis des années pour que soit réhabilité, aux côtés de son illustre ancêtre, ce leader de la contestation citoyenne. C'est désormais chose faite. Pas de boulevard, mais une oeuvre d'art du sculpteur Vincent Du Bois installée à l'extrémité nord de la plaine de Plainpalais. Ce mémorial commémore l'exécution de Nicolas Lemaître au début du XVIIIe siècle.

Depuis trois cents ans, son nom est tombé dans l'oubli. Ce maître horloger a pourtant joué un rôle central dans les luttes contre l'exercice oligarchique du pouvoir à Genève. Critique de l'accaparation des instances politiques par l'aristocratie, il se soulève aux côtés de l'avocat Pierre Fatio. Ensemble, ils demandent le rétablissement des droits du Conseil général, qui rassemble citoyens et bourgeois, la publication des lois et l'application du droit d'initiative. Le gouvernement juge ces revendications séditieuses et fait en sorte de décapiter le mouvement démocratique: accusé à tort d'avoir comploté contre les autorités, Nicolas Lemaître est emprisonné et finalement pendu le 23 août après un procès expéditif. L'exécution de Pierre Fatio suivra le 6 septembre de la même année.

"Cette injustice m'a touché. J'ai voulu intégrer dans mon oeuvre la question de l'oubli", explique Vincent Du Bois. Entre ses mains, le burin a façonné un bloc, face supérieure tronquée, dans laquelle est gravé en bas relief un QR code (un code-barre à scanner sur son téléphone). "Les QR codes sont à l'origine un langage numérique bidimensionnel, qui fait appel essentiellement à la vue. En les matérialisant dans la pierre, je les rends uniques et accessibles au toucher. J'intègre à quelque chose de purement fonctionnel un aspect esthétique, et le résultat ressemble à une forme de braille, un labyrinthe, ou un code inca."

Un simple survol de l'oeuvre d'art avec un smartphone renvoie à une page internet qui retrace l'histoire de Nicolas Lemaître. Mais pour combien de temps? "L'humain a inventé les QR codes, un langage qu'il ne peut paradoxalement ni lire ni écrire. Un jour, ces symboles tomberont dans l'oubli. Mais cette mémoire gravée dans la pierre continuera d'exister, silencieusement. Il faudra alors un Champolion du numérique pour la décoder."

MAUDE JAQUET

LE COURRIER . 10 octobre


Fluides : les traces que nous laissons sur terre

Qu’est-ce qui coule, blanc, sous l’effet de la chaleur? Installée dans le choeur de l’église Notre-Dame des Grâces, dans le canton de Genève (Suisse), une oeuvre d’art intitulée « CandleWatch » invite le visiteur à s’arrêter sur un spectacle étrange et envoutant, par l’artiste Vincent Du Bois

L’œuvre est constituée d’un cierge qui mesure un mètre de long : planté à l’horizontale, il opère un lent mouvement circulaire au-dessus d’une plaque d’ardoise. Trois fois par semaine, le cierge est allumé dans cette église du quartier du Grand-Lancy qui porte le nom sublime de Notre-Dame des Grâces. Il se met à tourner, laissant couler sa cire en gouttes brûlantes qui forment une spirale. L’auteur de l’oeuvre, Vincent Du Bois, explique : « Le cierge brûle en deux heures et vingt minutes. Il trace un cercle de deux mètres de diamètre, qui va en se rétrécissant. » Deux heures et vingt minutes d’une longue giration… Au fur et à mesure que la flamme le consume, le cierge rétrécit. Le coeur des visiteurs, lui, se dilate.

Brûlures du désir

Ils pensent, ainsi que dit Vincent, « aux rives qui se consument, aux mémoires qui se déposent et se superposent, aux ténèbres et à la lumière, à la verticalité et l’horizontalité, au mouvement et à sa trace qui se fige, à la flamme, à l’idée, à l’étincelle de vie, à sa fragilité qui dépend d’un souffle, aux brûlures du désir, à l’ambiguité érotique de la foi, à la rigidité du cierge, à la chaleur coulant de la cire, à la semance que les hommes ne peuvent contenir et répandent sans relâche physiologiquement comme symboliquement, à la marche imperturbable du temps, à la représentation non linéaire du temps, aux cercles zen des pinceaux chinois, à la saine monotonie des cycles de la nature, à la force du Qi, à l’absence de Dieu, au cercle toujours car la droite n’est qu’un fragment de courbe ». Ils pensent à tout cela et d’autres choses encore.

De la cire d’abeille pour une lumière sacrée

Vincent Du Bois est sculpteur de métier. C’est la beauté des sculptures naturelles formées par la cire qui l’intéresse. Pour mettre au point son installation, il a cependant le malheur de tester son prototype avec des bougies de supermarché. D’abord les spirales ne lui plaisent pas. La lumière non plus. Jusqu’au jour où il se procure des cierges  » fabriqués artisanalement en Valais par une famille d’artisans de père en fils « . Fiat Lux. Le voilà capable de calculer correctement la vitesse de son oeuvre.

Tourbillon figé

Le cierge fait une révolution du cadran en trois minutes et quinze secondes (c’est-à-dire qu’il trace un nouveau cercle environ toutes les 3 minutes). Mais, de façon presque subliminale, il opère – tout en tournant – un imperceptible mouvement de rotation sur lui-même (un par minute), afin que la flamme lèche tout le pourtour du pieux de cire. « S’il va plus vite les cercles se chevauchent et on ne lit pas la spirale. S’il va plus lentement le cierge ne dessine pas de jolies gouttes régulières mais lâche des flaques de cire fondue. La qualité de la spirale est un rapport entre le diamètre du cierge (quantité de cire à fondre), la vitesse de révolution de cadran (le tour d’horloge) et la vitesse de rotation sur lui-même (rythme de fonte de la cire). Il semble que pour cette échelle de dispositif, ces rapports sont les meilleurs « , explique Vincent qui ne laisse rien au hasard. La fascination exercée par cette oeuvre dérive dans doute de la précision mécanique avec laquelle un cierge écoule sa jouissance comme « à perte », au fil d’un calme et méthodique mouvement d’hélice.  » Il est prévu en fin d’exposition de récupérer et refondre la cire pour en refaire des cierges. Puis recommencer. « 

Agnès Giard

LIBERATION . 17 juillet


Lumière d'espoir

LA LUMIERE ET L’OMBRE
La vie et la mort. Le temps qui passe la trace que nous laissons sur cette Terre. Installée dans le choeur même de l’église Notre-Dame des Grâces, au Grand Lancy, cette installation signée Vincent Du Bois donne à réfléchir. Forcément. Baptisée Candel Watch, elle est constituée d’une bougie d’un mètre de long qui décrit un mouvement circulaire horizontal au-dessus d’une plaque d’ardoise Deux heures durant, la durée de sa vie de flamme, elle parsème ses gouttes de cire comme autant d’empreintes de son passage.

« J’ai dû me plonger dans la littérature liturgique, afin de tout connaître sur les cierges d’église », sourit-il. « Celui-ci contient 55% de cire d’abeille, il se consume ainsi de façon régulière. »

Vincent Du Bois est l’un des vingt-six artistes à avoir accepté l’invitation de l’association heart@geneva afin de créer une œuvre originale en écho à un lieu emblématique de Genève. Sur cette liste, on croise les noms de John Armeleder, Claudio Colucci, Mai-Thu Perret, Sylvie Fleury, Carmen Perrin et Olivier Mosset. Jusqu’au 31 août, leur art sera disséminé aux quatre coins de la cité. Sur la place Longemalle, au Musée d’art et d’histoire, à la cathédrale Saint-Pierre ou à l’hôtel Métropole.
Un parcours qui se veut autant artistique que philantropique.

En effet, au terme de l’exposition, la majorité de ses quarante oeuvres seront vendues aux enchères pour la bonne cause – comme l’a souhaité Marietta Bieri, initriatrice de ce beau projet. « Il y a de plus en plus de précarité à Genève », constate-t-elle.
« Il est fondamental de soutenir aussi les gens proches de chez nous. » Les recettes de la vente seront versées, après la rémunération des artistes, à dix associations de la cité, telles que La Corolle, SOS Femmes ou la Ligue genevoise contre le cancer.

Par Jean-Daniel Sallin

Informations sur le sites www.heartgeneva.ch

TRIBUNE DES ARTS . Juin


Vincent Du Bois

Je voulais être capable de réaliser mes propres oeuvres

Pour Vincent Du Bois, les techniques de la main servent à créer des oeuvres contemporaines et pas seulement à perpétuer un art ancestral.

Des bruits de coups de marteau sur un burin, une fine poussière blanche qui se propage dans l’air. Ici des statues monumentales, là des pierres éparses… Aucun doute, nous sommes bien dans l’atelier de Vincent Du Bois.
Dans ce lieu hors du commun on sculpte la pierre depuis plusieurs générations. « Mon arrière-grand-père était sculpteur de pierre, détaille le Genevois. Il a quitté le nord de l’Italie pour venir exercer ici à Genève, près d’un cimetière, un lieu où il y avait encore à l’époque du travail pour les sculpteurs. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. »

Cet espace, maintenant, c’est celui de Vincent Du Bois. Il est l’un des trois sculpteurs de pierre que compte Genève. « En restauration, il y a beaucoup de travail, explique-t-il. Il suffit de lever les yeux et de voir que la plupart des façades en pierre ou des balcons sont sculptés. » Mais à l’atelier Cal’as on ne fait pas que perpétuer un savoir-faire ancestral… Ici, les techniques de la main servent aussi à la création contemporaine.

« Je suis devenu artisan parce que en tant qu’artiste je voulais être capable de réaliser mes propres pièces », développe Vincent Du Bois. Ce n’est qu’après une formation aux beaux-arts qu’il réalise son apprentissage de sculpteur sur pierre. « Après ça, je suis allé à Carrare, en Italie, dans les ateliers où l’on fait des copies de musée. J’ai terminé ma formation par un master à l’Université de Chicago. » Vincent Du Bois est aussi intrépide qu’ambitieux.

Celui qui tient pour modèle Michel-Ange a poussé loin ses connaissances artisanales.
Une façon d’exceller dans la création d’oeuvres contemporaines.

Certaines de ses pièces sont aujourd’hui visibles dans les galeries d’art les plus chics et même au cimetière des Rois de Genève où il a monté, avec d’autres artistes, une exposition temporaire pour réhabiliter l’art dans les lieux funéraires.

Parmi ses dernières créations, une main géante de plus de 2 mètres de haut qui aborde le débat entre la matière et le virtuel. Elle a la particularité d’avoir été partiellement taillée par une machine qui lui a donné un effet pixelisé… Tout un symbole. « J’ai publié un livre qui s’appelle La main et l’art contemporain. J’y parle notamment du boom numérique qui, bien qu’ouvrant sur de nouvelles perspectives, éloigne du savoir-faire de la main et du lien direct à la matière. »

Le Genevois met également en avant cette opposition entre artiste et artisan. Un sujet qui occupe nombre de ses réflexions. « Dans le milieu de l’art contemporain, il n’est pas bien vu d’avoir les mains calleuses d’un sculpteur de pierre. La vieille hiérarchie entre intellectuels et manuels est difficile à gommer. »
Vincent Du Bois, lui, se considère résolument comme un « électron libre ».

MM21 . 22 mai