Et si on demandait son avis à un sculpteur ?

Et les artistes dans tout ça? C’est finalement aussi eux et leurs mois de travail qui l’on fait tomber avec la polémique et les statues déboulonnées. Ils n’y sont souvent pour rien. Vincent Du Bois est le Genevois qui a réalisé, en , à la Maison olympique de Lausanne, la statue du baron Pierre de Coubertin, personnage dont les idées racistes et colonialistes sont souvent rappelées. Nous avons demandé au sculpteur ce qu’il pensait des débats actuels.

Comment réagissez-vous aux polémiques de ces dernières semaines sur les sculptures anciennes de personnages historiques racistes ou ayant profité de l’esclavage?

Je vois les choses de deux points de vue, parfois contradictoires, celui du restaurateur d’ancien et celui du sculpteur contemporain.

Du point de vue du restaurateur d’art et du sculpteur passionné par la rigueur classique, j’ai le réflexe d’analyser le savoir-faire, l’art du modelé, les proportions et surtout la capacité à imprimer dans la matière le souffle de la vie. Par ce biais, j’apprécie surtout donc la main, le geste du sculpteur. Michel-Ange a fait de magnifiques sculptures qui peuvent aujourd’hui nous sembler sexistes, on ne va pas les détruire pour autant.

Heidi News – 26 juin (Article entier sur PDF)

Par Paul Ackermann


Vincent Du Bois imprime ses idées dans la matière

Sculpture L’artiste genevois a réalisé la statue de Pierre de Coubertin à la Maison olympique

Réconcilier la main et la tête, marier d’ancestraux savoir-faire avec la pratique contemporaine, mettre en conversation les univers concrets et numériques: tout est affaire de carrefours chez Vincent Du Bois. Le visiteur peut en faire le constat dès qu’il franchit la grille de son royaume de pierres sis au chemin du cimetière à Lancy, en face du paysage de tombes et de verdure de Saint-Georges. Sur le sentier qui mène à l’atelier du sculpteur genevois, des empilements de dalles mortuaires côtoient d’augustes figures de marbre blanc ou des installations aux miroirs et métaux résolument actuels. De ce joyeux désordre minéral qui fut autrefois le quotidien de l’entreprise familiale de taille et sculpture sur pierre, l’artiste a fait son territoire.

C’est probablement son étonnante capacité à tricoter des liens entre les formes, les techniques et les siècles, sans se préoccuper d’aucun dogme, qui a valu à Vincent Du Bois d’être choisi pour réaliser la statue du baron Pierre de Coubertin. Le Comité international olympique (CIO) souhaitait ainsi marquer le 125e anniversaire de sa création. Haut de 1,74mètre, le portrait du fondateur de l’olympisme moderne trône dans la nouvelle Maison olympique, inaugurée en juin dernier à Lausanne.

La valeur du geste créatif

Pour ce projet, le lauréat du concours a débuté par une exécution fort traditionnelle: modeler le personnage en terre, d’après des photos d’époque. Alors que beaucoup de statuaires contemporains ont abandonné le façonnage des matériaux au profit du scanner numérique, Vincent Du Bois défend obstinément la valeur du geste créatif. «L’idée doit se travailler dans la matière. Depuis toujours, nos cultures occidentales ont instauré une hiérarchie entre la main et la tête qui fait qu’on se distancie du savoir-faire. Et la force du numérique vient souvent renforcer ce phénomène.» Le sculpteur a cherché à dresser un «portrait psychologique» du baron, représenté dans la force de ses 40 ans. «Je trouvais intéressant de retracer le personnage dans ses intentions, à l’avant-garde dans les domaines du développement durable et de l’égalité entre les sexes et les peuples.»

Les outils digitaux n’interviennent que dans un second temps. La figure d’argile a été convertie en 3D, puis dupliquée en polystyrène avant d’être minutieusement usinée en fonderie. Développé par les Genevois de Swiss Art Edition, l’alliage de bronze et d’argent utilisé pour sa fabrication confère une grande luminosité à la sculpture, qui a été soigneusement polie. «Le spectateur s’y reflète comme dans un miroir, précise Vincent Du Bois. Cette image permet une rencontre entre le passé et le présent et indique que la permanence des idées de Pierre de Coubertin dans l’ici et maintenant prévaut sur la ressemblance de la statue avec son modèle.» En outre, cet effet étincelant fait écho à la clarté du bâtiment, conçu pour répondre aux normes internationales les plus strictes en matière de durabilité.

Le seul regret de l’artiste? Que le CIO ne l’ait pas suivi jusqu’au bout. Dans son dessein final, l’œuvre apparaissait découpée en strates. «Elle aurait été composée d’autant de vides que de pleins. L’absence physique du sujet faisait partie du concept. Plus on se serait rapproché, plus il se serait évanoui.» Une proposition vraisemblablement trop hardie aux yeux du commanditaire, qui lui a préféré une approche plus consensuelle.

Capter la poésie du monde

Qu’importe, cette œuvre fut pour son créateur l’occasion renouvelée de faire entendre sa voix. Car il existe deux raisons pour l’art selon Du Bois. Tenter de capter la poésie du monde en «essayant de lever un coin du voile sur son mystère», d’abord; s’exprimer, ensuite, «en tant que citoyen, avec un sens critique sur la société». «Réaliser cette pièce m’a permis de défendre le savoir-faire du portrait via l’art contemporain. Et sur le papier, on ne peut que défendre la vision humaniste de Coubertin, même si elle paraît aujourd’hui soumise à caution.»

Sa voix, le sculpteur la fait résonner dans bien d’autres lieux. Dans les galeries, où il expose régulièrement, ainsi que dans l’espace public, avec de nombreuses installations – on lui doit notamment «Adam et Eve», deux pièces de marbre monumentales qui se font face sur la place du Grand-Saconnex. Celui qui a toujours, en parallèle, poursuivi son travail d’artisan, se sent aussi bien sur le toit du Musée d’art et d’histoire à restaurer d’anciennes statues qu’au cœur du dialogue entre la virtualité et le concret au Centre interfacultaire en sciences affectives de l’Université de Genève, avec lequel il a un contrat d’«artist in lab». En , on l’a vu dans le cimetière des Rois, en pilote de l’exposition «Open End», soutenue par la Ville de Genève et réunissant 16 artistes – un deuxième volet est en préparation, qui commencera par un atelier à la HEAD sur l’immortalité et le cimetière de demain, au mois de février prochain. Vouant une fidélité indéfectible à sa première passion, le dessin, Vincent Du Bois semble prendre plaisir à ne pas céder à toutes les modes. La meilleure façon, sans doute, de s’offrir la liberté.

 

Par Irène Languin


En visite exclusive à la Maison olympique

A un mois de son inauguration, le siège du CIO nous ouvre ses portes à Vidy. Coût du bâtiment: 124 millions de francs.

Dans l’idéal, il faudrait une chaise. On l’installerait en bas de ce qui est la pièce majeure de la nouvelle Maison olympique du CIO à Vidy, un escalier monumental fait de cinq anneaux comme suspendus dans le vide, symboliquement. Et on prendrait notre temps pour contempler cette prouesse architecturale conçue comme en 3D. « Et vous remarquerez que ces anneaux ne sont pas en couleur, contrairement aux vrais. C’est que nous n’avons pas voulu nous montrer trop ostentatoires. Le CIO est une marque suffisamment forte comme ça », précise Marie Sallois. Elle est la directrice du développement, de l’organisation, de la marque et de la durabilité. Et notre guide au pas soutenu pour la visite exclusice du nouveau siège mondial du CIO. Alors la chaise, ce sera pour une autre fois…

« Et vous remarquerez que ces anneaux ne sont pas en couleur, contrairement aux vrais. C’est que nous n’avons pas voulu nous montrer trop ostentatoires. »

C’est dans un mois jour pour jour, le dimanche 23 juin, que la Maison olympique sera inaugurée, une date symbolique puisqu’elle marque également le 125e anniversaire de la création de l’institution. Cinquante employés, nommés les « ambassadeurs », testent les lieux depuis quelques jours mais ce n’est que lundi prochain que l’ensemble des équipes, soit 500 personnes actuellement réparties sur quatre sites à Lausanne, prendre possession de l’endroit. Elles seront accueillies par la statue de Pierre de Coubertain réalisée par l’artiste Vincent Du Bois, érigée dans le hall, mais point de devise olympique en guise de bienvenue, toujours par souci de ne pas en faire trop. Peut-être à l’avenir.

Laurent Antonoff

24HEURES . 22 mai


La "conscience projective" mise en sculpture

Une série d’objets scientifiques insolites exposés au Campus Biotech

Enchaînés dans une grotte, des hommes tournent le dos à l’entrée. Ils ne connaissent rien du monde que les ombres projetées sur les murs: c’est l’allégorie de la caverne de Platon. Une fiction que le sculpteur genevois Vincent Du Bois a décidé de détourner en proposant une installation où les ombres sont pus fiables que les objets, dans le cadre d’une collaboration avec le professeur David Rudrauf du Centre interfacultaire en sciences affectives.

Les deux hommes se sont rencontrés lors d’une exposition de l’artiste dédiée au cerveau et à la conscience (galerie Airproject, Genève). Une manifestation qui ne pouvait que susciter l’intérêt du scientifique dont les travaux sont servi à développer, en , un modèle mathématique de la psychologie humaine. « La perception, l’imagination et l’action sont soutenues par des mécanismes inconscients et nous avons découvert que la conscience les intègre à travers une géométrie spécifique: la géométrie projective », expliquait alors le professeur. Ce modèle de conscience projective a, de son côté, séduit le sculpteur, dont le travail s’attache à représenter l’abstraction dans la matière. Une collaboration débute dès lors et le professeur accueille l’artiste en résidence dans son laboratoire au Campus Biotech.

« Mon travail ne vise pas la vulgarisation, il est au service des scientifiques tout en présentant une vision personnelle de la notion de conscience »

« Mon travail consiste à matérialiser la théorie de la conscience établie par les scientifiques, de sorte que le public puisse la comprendre immédiatement et se l’approprier, explique le sculpteur. Si j’ai choisi de travailler sur l’ombre, c’est que, comme la conscience, elle est complètement indissociable de la personne. Mon travail ne vise pas la vulgarisation, il est au service des scientifiques tout en présentant une vision personnelle de la notion de conscience. »

Le projet d’installation qui a émergé de cette collaboration se verra concrétisé en octobre prochain à la Fondation de l’Hermitage à Lausanne, dans le cadre de l’exposition Shadows. Intitulées « Catching ShadowsQ, des sculptures en trompe-l’oeil, conçues pour empêcher le spectateur de reconnaître immédiatement les objets qu’elles représentent. Seule l’ombre projetée reproduit leur forme habituelle. Ainsi le spectateur est amené à reconstruire sa perception des objets en utilisant la géométrie projective, un exercice qui lui permettra de comprendre le rôle de la perspective et du point de vue dans la conscience. Pour faire le lien entre les sculptures et la théorie scientifique, des visites guidées seront par ailleurs proposées sous forme de performances théâtrales.

LE JOURNAL UNIge


La main et la tête

Les 5, 6 et 7 avril prochain se tiendront à Genève les Journées Européennes des Métiers d’Art (JEMA), lors desquelles le public pourra aller à la découverte de savoir-faire manuels et d’artisans locaux. Rencontre avec Vincent Du Bois, sculpteur sur pierre.

Propos recueillis par Emmanuel Mastrangelo

Fondateur de l’atelier Cal’AS, Vincent Du Bois travaille aussi bien sur des chantiers de restauration que dans la création contemporaine; plusieurs de ses œuvres sont visibles dans des espaces publics genevois. Au sein du projet Stonetouch, il collabore avec des artistes et des designers qui cherchent à intégrer la pierre dans leur projet, et il forme régulièrement des apprentis au Centre d’Enseignement Professionnel de Morges (CEPM). « Le travail de la pierre se répartit en trois métiers », explique Vincent Du Bois. « Les tailleurs de pierre, au service de l’architecture, découpent les blocs pour les façades; les marbriers (qui n’utilisent pas que le marbre) réalisent des placages, de la marqueterie, ainsi que des pièces funéraires; enfin, les sculpteurs réalisent des œuvres d’art et peuvent travailler en collaboration avec les tailleurs de pierre ou les marbriers pour les parties ornementées.

Photo: Axel Crettenand

« La branche italienne de ma famille comprend plusieurs générations de sculpteurs-tailleurs de pierre, héritiers de la tradition classique, où la maîtrise du dessin et du geste est fondamentale. Mon arrière-grand-père, venu du nord de l’Italie, s’est installé à Genève, près du cimetière St-Georges; il a pu y exercer son art de la sculpture à une époque où l’art funéraire voulait encore dire quelque chose. Il était communiste, et son atelier fonctionnait comme une coopérative d’artisans. Il a contribué à introduire dans la Genève calviniste une culture latine de l’image, où l’expression est beaucoup plus démonstrative. J’ai été plongé dans cette effervescence artistique dès mon enfance. Après une maturité artistique, puis les Beaux-Arts de Genève où l’enseignement très libre et peu porté sur la technique m’a laissé sur ma faim, j’ai fait un CFC de sculpteur dans l’atelier familial, dirigé par mon grand-père (qui deviendra l’atelier Cal’AS). Je me suis perfectionné lors d’un stage à Carrare, puis, comblé techniquement, j’ai voulu entamer mes propres recherches artistiques. Pour cela, je suis parti accomplir un Master à la School Of The Art Institute Of Chicago, où j’ai pu explorer des approches plus conceptuelles et d’autres matériaux plus adaptés à l’expérimentation et plus rapides que la pierre; j’ai entre autres développé un intérêt pour le land art.

« Même si la restauration d’édifices anciens constitue une part importante du métier de sculpteur, j’ai une vocation plus artistique qu’artisanale. Comme j’ai toujours voulu réaliser moi même mes œuvres, la connaissance du métier est indispensable. Artisan et artiste, je mène les deux activités de front, par amour de la pierre, ce qui me permet aussi d’assurer des revenus plus réguliers; je mets souvent mes compétences au service de la préservation du patrimoine bâti (j’ai travaillé sur la Chapelle des Macchabées, le Conservatoire de Musique, le Musée d’art et d’histoire à Genève). Cependant, la restauration artistique est actuellement dominée par un courant qui préconise d’intervenir le moins possible sur la pierre, afin de conserver la « substance historique ». Or cette approche nécessite des interventions éthiquement discutables (réseaux d’encrages, mortiers artificiels) qui, à terme, accélèrent la détérioration du bâtiment. Les gens de métier pensent plutôt que la pierre est vivante, et que c’est aussi dans un savoir-faire à perpétuer que se trouve la substance historique. En respectant le rythme de la pierre (ravalement, changement), c’est tout le réseau des savoir-faire et le respect des spécificités locales qui sont mis en valeur

Glitch (god’hand), oeuvre de Vincent Du Bois. Photo: Claudine Garcia

« Même si la restauration d’édifices anciens constitue une part importante du métier de sculpteur, j’ai une vocation plus artistique qu’artisanale. Comme j’ai toujours voulu réaliser moi même mes œuvres, la connaissance du métier est indispensable. Artisan et artiste, je mène les deux activités de front, par amour de la pierre, ce qui me permet aussi d’assurer des revenus plus réguliers; je mets souvent mes compétences au service de la préservation du patrimoine bâti (j’ai travaillé sur la Chapelle des Macchabées, le Conservatoire de Musique, le Musée d’art et d’histoire à Genève). Cependant, la restauration artistique est actuellement dominée par un courant qui préconise d’intervenir le moins possible sur la pierre, afin de conserver la « substance historique ». Or cette approche nécessite des interventions éthiquement discutables (réseaux d’encrages, mortiers artificiels) qui, à terme, accélèrent la détérioration du bâtiment. Les gens de métier pensent plutôt que la pierre est vivante, et que c’est aussi dans un savoir-faire à perpétuer que se trouve la substance historique. En respectant le rythme de la pierre (ravalement, changement), c’est tout le réseau des savoir-faire et le respect des spécificités locales qui sont mis en valeur.

« Les savoir-faire traditionnels sont trop riches pour être limités à la restauration, ils doivent aussi être utilisés dans la création contemporaine. Je me méfie de certains courants de l’art contemporain qui créent une scission entre art et artisanat, entre esprit et matière, entre l’idée et la main. Que l’artiste ne soit qu’un concepteur qui délègue la réalisation de ses œuvres à des exécutants m’apparaît comme un divorce entre théorie et pratique, qui prive la création du précieux cheminement menant de l’idée à l’oeuvre. Ce cheminement est plein d’embûches et c’est cela qui le rend précieux: je mets l’erreur et l’accident au cœur de ce dialogue entre concept et savoir-faire. Sans confronter soi-même son idée à la matière, on perd cette dimension évolutive, car la matière vous impose des solutions. Tantôt elle valide votre concept initial, tantôt elle le sublime, mais elle peut tout aussi
bien le démolir. Dans cette perspective, j’ai fondé le projet Stonetouch avec mes collègues Claudio Colucci (designer) et Pierre-André Bohnet (architecte), qui fait collaborer des artistes et des artisans qui cosignent une oeuvre commune. Dans le même esprit, au sein de mon atelier, mes collègues de Cal’AS et moi-même accueillons régulièrement des designers et des artistes contemporains, et sommes très heureux de pouvoir mettre nos mains calleuses au service de leurs créations. Beaucoup d’artistes renommés (Sylvie Fleury, Fabrice Gygi, Gianni Motti, Sophie Calle…) nous font régulièrement l’honneur et le plaisir de pouvoir participer à leurs projets.

« En dernier lieu, je porte une attention particulière à l’évolution numérique, car cette dernière est redoutablement efficace. Elle est cependant un outil à double tranchant: d’un côté, elle met à disposition une panoplie de possibilités à la fois techniques et créatives; de l’autre, elle éloigne la main de la matière par sa dimension virtuelle. Souhaitons donc qu’elle ne devienne pas un argument de plus pour forcer la hiérarchie entre l’esprit et la main. Dans un esprit de continuité et d’harmonie avec la machine, la formation et la transmission des savoir faire traditionnels se révèlent donc des outils précieux ».

La valorisation de la collaboration entre art et artisanat prend toute son importance pour l’Association Suisse des Métiers d’Art (organisatrice des JEMA) qui compte, dans le palmarès de sa première édition du Prix Métiers d’Art Suisse, le Prix Métiers d’art & Design Indosuez Award. Il a été attribué au céramiste Peter Fink à Ependes et à la designer Josefina Muñoz à Genève qui, depuis une première collaboration en dans le cadre d’un projet de Master avec l’ECAL, mènent des projets en commun.

Journées Européennes des Métiers d’Art
Du 5 au 7 avril à Genève

www.metiersdart.ch


Entretien avec Vincent Du Bois

Vincent Du Bois

La pierre n’est de loin pas toujours présente dans mon travail car pour chaque projet je préfère trouver le matériau le plus apte à servir l’idée.

Vincent Du Bois, vous êtes artiste contemporain avec une formation de sculpteur sur pierre, expliquez-nous d’où vous vient cette combinaison ?

La branche italienne maternelle de ma famille taille la pierre depuis plusieurs générations. C’est aussi une tradition de sculpteurs et d’artisans indépendants qui s’est perpétuée. J’ai été assez tôt sensible à ce matériau et j’ai voulu apprendre sérieusement ce métier afin d’être techniquement le plus libre possible. D’un autre côté, très jeune j’ai eu l’envie de m’investir dans mon époque. C’est un peu le versant politiquement engagé de ma personnalité. J’ai en fait depuis toujours essayé de marier ces deux aspects dans mon travail,  à savoir la pratique d’un matériau ancestral combiné à un regard critique et engagé sur l’évolution de la société, donc forcément contemporain. C’est un peu une marque de fabrique d’ailleurs cette volonté d’harmoniser des exigences pratiques et théoriques.

Le fait qu’il y ait toujours eu des artistes et des œuvres autour de moi a été une source d’inspiration de plus sur laquelle j’ai pu m’appuyer.

En lisant votre biographie on découvre plusieurs noms marquants de l’art suisse, comme Robert Hainard et Albert Anker. Pensez-vous que ce sont des influences fondatrices dans la construction de votre identité artistique, et si oui pourquoi ?

Je ne crois pas à l’hérédité du talent mais plutôt à l’héritage culturel. Cependant les traditions qui se tissent au sein des familles sont composées de facteurs multiples et complexes. Chaque descendant(e), n’en filtrera pas les mêmes aspects et ne reprendra pas les mêmes flambeaux, mêmes si ceux-ci sont des traits identitaires importants du milieu initial. Et c’est tant mieux car c’est pour cela que nous sommes tous différents.  Donc, en ce qui me concerne, la seule chose dont je suis à peu près sûr c’est qu’il y a eu une tranche de mon enfance durant laquelle j’ai été très observateur, un peu par survie ou par défense, car je me sentais fragile. Et le dessin a été très tôt un moyen simple et efficace pour analyser mon entourage, structurer ma compréhension du monde et développer de l’aisance à vivre. Ma sensibilité artistique ne vient peut-être que de là. Le fait qu’il y ait toujours eu des artistes et des œuvres autour de moi a été une source d’inspiration de plus sur laquelle j’ai pu m’appuyer. Ce qui compte c’est de se fabriquer des outils pour s’ai    der à grandir. Décider d’utiliser ces outils pour fabriquer un travail artistique, c’est encore autre chose.

L’art, choix ou vocation ?

J’ai un peu de difficulté avec l’idée que les artistes seraient des êtres à part ou qu’un flux différent s’écoulerait dans leurs veines. Je pense plutôt que chacun de nous peut enclencher à tout moment un rapport créatif au monde. Que cette création soit talentueuse ou pas est une autre question, qu’il appartient d’ailleurs aux autres de juger. De ce point de vue l’art est un choix. Cependant votre question pose en fait la question du libre arbitre, grande et récurrente question en philosophie, qui est beaucoup remise en question par l’actuel développement des neurosciences. En effet, ces dernières amènent de plus en plus d’éléments dans le sens de l’absence du libre arbitre, via le réseau de neurones qui nous oriente et nous guide bien avant toute émergence à notre conscience. Je ne sais donc pas répondre à cette question car je ne sais pas quelle part consciente-décisionnelle à fabriquer qui je suis. Les découvertes sur le cerveau sont à mon sens vertigineuses car on a de plus en plus de mal à savoir de quelles parts de choix ou de liberté nous disposons et quelle place a le hasard dans un parcours de vie. Cette notion de hasard est d’ailleurs beaucoup combattue par les nouvelles technologies et cela me passionne

C’est d’ailleurs à mon sens une des grandes vocations de l’art que de participer à réfléchir aux profonds mystères qui nous ont fait naître.

Justement, bonne transition, parlez-nous brièvement des thèmes qui vous occupent en sculpture. Quels étaient-ils à vos débuts et vers quoi ont-ils évolués ? Y a-t-il des thèmes récurrents ?

Cerveau cubique – « To be or not to be » – marbre de Carrara-

Un mélange des deux. Je navigue depuis toujours entre deux grands groupes de thèmes. Le premier est récurrent et touche à la question de notre rapport à l’inconnu et aux mystères des choses (néant, univers, big-bang). C’est un peu pompeux à dire comme ça, mais j’ai toujours été fasciné par la cruauté de notre finitude versus l’échelle infinie qui nous cerne. Ce sont des thèmes aussi inépuisables qu’enivrants qui laissent beaucoup de place à l’interprétation et l’intuition. En cela, ils sont un tremplin poétique. De plus, ces thèmes sont aussi des terrains de recherches très érudits et sérieux qui m’ont souvent valu l’occasion et le plaisir de collaborer avec des scientifiques. C’est d’ailleurs à mon sens une des grandes vocations de l’art que de participer à réfléchir aux profonds mystères qui nous ont fait naître. Le second groupe de thèmes est plus politique car il est lié à l’observation de l’évolution de la société. Un sentiment citoyen qui consiste à proposer du recul. Nos rapports à l’environnement ou à la révolution numériques sont ceux qui m’inspirent le plus.

Vos derniers travaux en effet semblent beaucoup porter sur nos rapports à l’univers digital. D’ailleurs votre essai « La main et l’art contemporain » (Ed. Slatkine ) questionne notre rapport au corps dans un monde qui se numérise. Pourquoi cette opposition corps-technologie ?

Je pense qu’il serait sain pour tous de parvenir à harmoniser ces rapports. Cependant la révolution numérique impose deux paramètres qui sont compliqués à intégrer pour le corps. Le premier est la sur-sollicitation de la vue qu’imposent les écrans. Une distance toujours plus systématique s’établit donc entre la matière et sa transposition virtuelle, et cette distance se fait au détriment des sens de proximité comme le toucher. Le second paramètre est le lot d’abstraction que véhiculent les nouvelles technologies. L’abstraction en soit n’est pas un problème, car la capacité à formuler une pensée symbolique est la marque même du cerveau d’homo-sapiens, mais c’est plutôt le fait de dépendre de la dimension virtuelle qui forge un socle très nouveau à notre rapport au monde. Depuis la révolution cognitive d’il y a 70’000 ans, les humains n’ont cessé d’inventer et d’innover à un rythme exponentiel. La révolutions agricole (-12’000 ans) et la révolution industrielle (Renaissance) se sont bâties sur de fortes valeurs abstraites, mais ces dernières étaient au service de la matière. La révolution numérique parvient a fonctionner pour elle même, toujours plus détachée des anciens ancrages mécaniques qui nous ont servi de repères pendant des millénaires. Il est ainsi évident que le monde virtuel que nous bâtissons à grande vitesse posera des problèmes au corps et ses impératifs biologiques.

Si la technologie et le progrès sont une constante de notre évolution, faut-il lutter contre ? Et dans votre cas, y a-t-il une nostalgie du genre  « c’était mieux avant » ?

Je n’éprouve pas de nostalgie car au contraire je trouve l’évolution passionnante. On dénombre quatre grandes révolutions dans l’histoire de l’humanité et la révolution numérique est la dernière en date. C’est donc à mon avis une chance de pouvoir vivre l’une d’elle. Pourtant la vivre signifie aussi s’y impliquer. Le lot quotidien de nouveautés qu’elle charrie est attractif et ne pas y céder signifie se marginaliser. Toutes ces innovations sont attrayantes et donc s’insinuent un peu sournoisement en nous. Je ne sais pas si nous sommes un peu envoûtés par ce nouveau chant des sirènes, mais il en ressort un certain manque de combativité de la part des citoyens et des Etats. Au fond le paradoxe glaçant des nouvelles technologies réside à mon sens dans le fait que, d’une part, elles ouvrent des possibilités aussi vastes qu’extraordinaires mais que, d’autre part, la direction que prennent ces innovations sont dictées par les investisseurs privés et non les communautés. Le marché s’étant établi comme acteur principal de tous les échanges, la recherche dépend de la sphère financière et subit donc la nécessité du retour sur investissement. Appuyé par la récolte des données que chacun de nous participe à fournir via notre connexion quotidienne aux structures numériques qui tissent nos relations privées comme professionnelles, le monde se mute en super-marché. Tout cela manque d’idéal et d’éthique.

La pierre n’est de loin pas toujours présente dans mon travail car pour chaque projet je préfère trouver le matériau le plus apte à servir l’idée.

Vous n’avez pas encore parlé de pierre ou de marbre qui est sensé être votre matériau de prédilection. Comment s’insère ce matériau dans vos préoccupations sur ces questions d’évolution de nos rapports à la technologie?

La pierre n’est de loin pas toujours présente dans mon travail car pour chaque projet je préfère trouver le matériau le plus apte à servir l’idée. Je pars donc de l’idée et non du matériau. Mais la pierre est mon port d’attache. J’ai besoin d’y revenir tout le temps. De plus, la pierre me fournit une base de dialogue idéale pour évoquer les relations entre corps et technologie. Via le savoir-faire qu’exige la manipulation de ce matériau, j’ai l’occasion de confronter la pierre à l’abstraction numérique et forcer des alliances un peu innovantes. Je peux d’une part, défendre le travail de la main et donc du toucher et, d’autre part, utiliser la technologie numérique pour l’allier à certaines productions. Cela peut occuper autant mon travail d’artisan que mon travail d’artiste. Ainsi, en confrontant la pierre à l’évolution de l’outillage, j’ai l’occasion de mélanger passé et présent. De plus, j’ai beaucoup de plaisir à pousser ce dialogue jusqu’au paradoxe. En effet, exprimer la virtualité via le marbre peut apparaître contradictoire, mais réaliser des cerveaux ou des qrcodes en marbre  m’ont permis de communiquer mes idées de façon plutôt efficaces.

Pour conclure, en deux mots quels sont les projets en cours ?

Comme toujours j’alterne des projets qui défendent le travail de la main et des recherches plus virtuelles. J’ai dans mon atelier un mélange de choses en cours. En deux mots, par exemple, suite à un concours, je réalise le portrait en pied de Pierre de Coubertin pour le nouveau bâtiment du CIO, et parallèlement j’ai un contrat d’artist in lab, avec le centre interfacultaire en sciences affectives (CISA) de l’Université de Genève, dans le cadre duquel je réalise des œuvres autour des théories de la conscience *.

(* CISA UNIGE, campus Biotech, directeur, le Professeur David Sender et recherche sur la conscience du professeur  David Rudrauf).

 

Rencontre avec Vincent Du Bois – L’art à Genève


Nicolas Lemaitre QR code

A Plainpalais, un QR code en mémoire d’un insoumis

En , Nicolas Lemaître est pendu sur la plaine genevoise pour s’être opposé au régime oligarchique qui régnait sur la ville. Trois siècles plus tard, le sculpteur Vincent Du Bois dévoile un monument étonnant en hommage à son combat

La plaine de Plainpalais, pour les Genevois, c’est le Cirque Knie, le marché aux puces, la flânerie du dimanche. Difficile d’imaginer que, au début du XVIIIe siècle, l’esplanade paisible couleur brique a été le théâtre d’une sombre exécution.

Et pourtant: le 23 août , Nicolas Lemaître, horloger de confession protestante, est pendu sur la pointe nord de la plaine après s’être vu emprisonné et torturé.

Fidèle de Pierre Fatio, Lemaître s’oppose comme lui au pouvoir oligarchique du gouvernement d’alors, formé par les tout-puissants Conseil des Ving-Cinq et Conseil des Deux-Cents. Luttant pour que les droits du Conseil général, qui rassemble en son sein citoyens et bourgeois, soient rétablis, le duo parvient à mobiliser plusieurs centaines de personnes. Mais après avoir rejeté leurs requêtes, l’aristocratie genevoise se contente d’accuser les deux hommes de complot. Lemaître clamera son innocence jusqu’au pied du gibet.

QR code fossilisé

Si Pierre Fatio, fusillé quelques semaines après son confrère, a donné son nom à une rue bien connue des Genevois, le nom de Nicolas Lemaître, lui, a largement déserté les mémoires.

Une injustice que la ville répare aujourd’hui en inaugurant, à l’extrémité de la plaine de Plainpalais (côté cirque), un monument dédié à cette victime de la raison d’Etat. Dévoilée mardi matin à l’occasion de la Journée mondiale contre la peine de mort, l’œuvre est signée Vincent Du Bois, sculpteur genevois à qui l’on doit déjà plusieurs installations au bout du lac.

Vous imaginez un buste en bronze ou une stèle imposante? Raté. Ligne brisée mesure 1m20 de haut et prend la forme d’un bloc monolithe en marbre, sorte de tribune d’orateur à la face supérieure tronquée, pour évoquer l’absence, le destin fauché, le discours interrompu. Et au-dessus… un QR code géant, sculpté à même le marbre. Une fois scanné, celui-ci renvoie à une page internet de la ville de Genève qui relate le destin de Nicolas Lemaître.

Le choix est surprenant. S’il permet d’éclairer des événements marquants à la lumière du présent, il reflète surtout les réflexions de l’artiste sur l’histoire et l’évolution technologique. «Comme le souvenir de Nicolas Lemaître et sa cause humaniste, tout laisse à croire que le QR code sera bientôt un langage oublié, désuet, détaille Vincent Du Bois. Il faudra réapprendre à le décoder, comme les hiéroglyphes égyptiens. Il représente un genre de fossile dépositaire d’un moment.»

Labyrinthe mystérieux

Les souvenirs du passé, comme les codes informatiques, sont immatériels. Pour bousculer nos perceptions, l’artiste sort le symbole de sa toile virtuelle et le ramène du côté de la matière, du toucher. «Reproduit en 3D, le QR code devient un objet unique, esthétique, mystérieux comme un labyrinthe.»

Décontextualiser un objet, c’est aussi amener à changer le regard qu’on lui porte. «L’œuvre questionne la place du corps dans un monde qui se digitalise, souligne Vincent Du Bois. Mais aussi la paresse du public, qui se laisse gaver d’applications rigolotes, et celle des Etats qui sautent dans le train du numérique sans se demander où tout ça va mener.»

Si la révolution politique défendue par Lemaire et celle qui envahit aujourd’hui nos écrans n’ont a priori pas grand-chose en commun, chacune témoigne des challenges et divisions propres à leur temps. Tourné vers l’église du Sacré-Cœur, le QR code, gravé dans la roche, rappelle aux Genevois l’importance de s’arrêter pour questionner les acquis du présent.

Virginie Nussbaum

 

LE TEMPS . 10 octobre

A Plainpalais, un QR code en mémoire d’un insoumis – Le Temps –