La "conscience projective" mise en sculpture

Une série d’objets scientifiques insolites exposés au Campus Biotech

Enchaînés dans une grotte, des hommes tournent le dos à l’entrée. Ils ne connaissent rien du monde que les ombres projetées sur les murs: c’est l’allégorie de la caverne de Platon. Une fiction que le sculpteur genevois Vincent Du Bois a décidé de détourner en proposant une installation où les ombres sont pus fiables que les objets, dans le cadre d’une collaboration avec le professeur David Rudrauf du Centre interfacultaire en sciences affectives.

Les deux hommes se sont rencontrés lors d’une exposition de l’artiste dédiée au cerveau et à la conscience (galerie Airproject, Genève). Une manifestation qui ne pouvait que susciter l’intérêt du scientifique dont les travaux sont servi à développer, en , un modèle mathématique de la psychologie humaine. « La perception, l’imagination et l’action sont soutenues par des mécanismes inconscients et nous avons découvert que la conscience les intègre à travers une géométrie spécifique: la géométrie projective », expliquait alors le professeur. Ce modèle de conscience projective a, de son côté, séduit le sculpteur, dont le travail s’attache à représenter l’abstraction dans la matière. Une collaboration débute dès lors et le professeur accueille l’artiste en résidence dans son laboratoire au Campus Biotech.

« Mon travail ne vise pas la vulgarisation, il est au service des scientifiques tout en présentant une vision personnelle de la notion de conscience »

« Mon travail consiste à matérialiser la théorie de la conscience établie par les scientifiques, de sorte que le public puisse la comprendre immédiatement et se l’approprier, explique le sculpteur. Si j’ai choisi de travailler sur l’ombre, c’est que, comme la conscience, elle est complètement indissociable de la personne. Mon travail ne vise pas la vulgarisation, il est au service des scientifiques tout en présentant une vision personnelle de la notion de conscience. »

Le projet d’installation qui a émergé de cette collaboration se verra concrétisé en octobre prochain à la Fondation de l’Hermitage à Lausanne, dans le cadre de l’exposition Shadows. Intitulées « Catching ShadowsQ, des sculptures en trompe-l’oeil, conçues pour empêcher le spectateur de reconnaître immédiatement les objets qu’elles représentent. Seule l’ombre projetée reproduit leur forme habituelle. Ainsi le spectateur est amené à reconstruire sa perception des objets en utilisant la géométrie projective, un exercice qui lui permettra de comprendre le rôle de la perspective et du point de vue dans la conscience. Pour faire le lien entre les sculptures et la théorie scientifique, des visites guidées seront par ailleurs proposées sous forme de performances théâtrales.

LE JOURNAL UNIge


La main et la tête

Les 5, 6 et 7 avril prochain se tiendront à Genève les Journées Européennes des Métiers d’Art (JEMA), lors desquelles le public pourra aller à la découverte de savoir-faire manuels et d’artisans locaux. Rencontre avec Vincent Du Bois, sculpteur sur pierre.

Propos recueillis par Emmanuel Mastrangelo

Fondateur de l’atelier Cal’AS, Vincent Du Bois travaille aussi bien sur des chantiers de restauration que dans la création contemporaine; plusieurs de ses œuvres sont visibles dans des espaces publics genevois. Au sein du projet Stonetouch, il collabore avec des artistes et des designers qui cherchent à intégrer la pierre dans leur projet, et il forme régulièrement des apprentis au Centre d’Enseignement Professionnel de Morges (CEPM). « Le travail de la pierre se répartit en trois métiers », explique Vincent Du Bois. « Les tailleurs de pierre, au service de l’architecture, découpent les blocs pour les façades; les marbriers (qui n’utilisent pas que le marbre) réalisent des placages, de la marqueterie, ainsi que des pièces funéraires; enfin, les sculpteurs réalisent des œuvres d’art et peuvent travailler en collaboration avec les tailleurs de pierre ou les marbriers pour les parties ornementées.

Photo: Axel Crettenand

« La branche italienne de ma famille comprend plusieurs générations de sculpteurs-tailleurs de pierre, héritiers de la tradition classique, où la maîtrise du dessin et du geste est fondamentale. Mon arrière-grand-père, venu du nord de l’Italie, s’est installé à Genève, près du cimetière St-Georges; il a pu y exercer son art de la sculpture à une époque où l’art funéraire voulait encore dire quelque chose. Il était communiste, et son atelier fonctionnait comme une coopérative d’artisans. Il a contribué à introduire dans la Genève calviniste une culture latine de l’image, où l’expression est beaucoup plus démonstrative. J’ai été plongé dans cette effervescence artistique dès mon enfance. Après une maturité artistique, puis les Beaux-Arts de Genève où l’enseignement très libre et peu porté sur la technique m’a laissé sur ma faim, j’ai fait un CFC de sculpteur dans l’atelier familial, dirigé par mon grand-père (qui deviendra l’atelier Cal’AS). Je me suis perfectionné lors d’un stage à Carrare, puis, comblé techniquement, j’ai voulu entamer mes propres recherches artistiques. Pour cela, je suis parti accomplir un Master à la School Of The Art Institute Of Chicago, où j’ai pu explorer des approches plus conceptuelles et d’autres matériaux plus adaptés à l’expérimentation et plus rapides que la pierre; j’ai entre autres développé un intérêt pour le land art.

« Même si la restauration d’édifices anciens constitue une part importante du métier de sculpteur, j’ai une vocation plus artistique qu’artisanale. Comme j’ai toujours voulu réaliser moi même mes œuvres, la connaissance du métier est indispensable. Artisan et artiste, je mène les deux activités de front, par amour de la pierre, ce qui me permet aussi d’assurer des revenus plus réguliers; je mets souvent mes compétences au service de la préservation du patrimoine bâti (j’ai travaillé sur la Chapelle des Macchabées, le Conservatoire de Musique, le Musée d’art et d’histoire à Genève). Cependant, la restauration artistique est actuellement dominée par un courant qui préconise d’intervenir le moins possible sur la pierre, afin de conserver la « substance historique ». Or cette approche nécessite des interventions éthiquement discutables (réseaux d’encrages, mortiers artificiels) qui, à terme, accélèrent la détérioration du bâtiment. Les gens de métier pensent plutôt que la pierre est vivante, et que c’est aussi dans un savoir-faire à perpétuer que se trouve la substance historique. En respectant le rythme de la pierre (ravalement, changement), c’est tout le réseau des savoir-faire et le respect des spécificités locales qui sont mis en valeur

Glitch (god’hand), oeuvre de Vincent Du Bois. Photo: Claudine Garcia

« Même si la restauration d’édifices anciens constitue une part importante du métier de sculpteur, j’ai une vocation plus artistique qu’artisanale. Comme j’ai toujours voulu réaliser moi même mes œuvres, la connaissance du métier est indispensable. Artisan et artiste, je mène les deux activités de front, par amour de la pierre, ce qui me permet aussi d’assurer des revenus plus réguliers; je mets souvent mes compétences au service de la préservation du patrimoine bâti (j’ai travaillé sur la Chapelle des Macchabées, le Conservatoire de Musique, le Musée d’art et d’histoire à Genève). Cependant, la restauration artistique est actuellement dominée par un courant qui préconise d’intervenir le moins possible sur la pierre, afin de conserver la « substance historique ». Or cette approche nécessite des interventions éthiquement discutables (réseaux d’encrages, mortiers artificiels) qui, à terme, accélèrent la détérioration du bâtiment. Les gens de métier pensent plutôt que la pierre est vivante, et que c’est aussi dans un savoir-faire à perpétuer que se trouve la substance historique. En respectant le rythme de la pierre (ravalement, changement), c’est tout le réseau des savoir-faire et le respect des spécificités locales qui sont mis en valeur.

« Les savoir-faire traditionnels sont trop riches pour être limités à la restauration, ils doivent aussi être utilisés dans la création contemporaine. Je me méfie de certains courants de l’art contemporain qui créent une scission entre art et artisanat, entre esprit et matière, entre l’idée et la main. Que l’artiste ne soit qu’un concepteur qui délègue la réalisation de ses œuvres à des exécutants m’apparaît comme un divorce entre théorie et pratique, qui prive la création du précieux cheminement menant de l’idée à l’oeuvre. Ce cheminement est plein d’embûches et c’est cela qui le rend précieux: je mets l’erreur et l’accident au cœur de ce dialogue entre concept et savoir-faire. Sans confronter soi-même son idée à la matière, on perd cette dimension évolutive, car la matière vous impose des solutions. Tantôt elle valide votre concept initial, tantôt elle le sublime, mais elle peut tout aussi
bien le démolir. Dans cette perspective, j’ai fondé le projet Stonetouch avec mes collègues Claudio Colucci (designer) et Pierre-André Bohnet (architecte), qui fait collaborer des artistes et des artisans qui cosignent une oeuvre commune. Dans le même esprit, au sein de mon atelier, mes collègues de Cal’AS et moi-même accueillons régulièrement des designers et des artistes contemporains, et sommes très heureux de pouvoir mettre nos mains calleuses au service de leurs créations. Beaucoup d’artistes renommés (Sylvie Fleury, Fabrice Gygi, Gianni Motti, Sophie Calle…) nous font régulièrement l’honneur et le plaisir de pouvoir participer à leurs projets.

« En dernier lieu, je porte une attention particulière à l’évolution numérique, car cette dernière est redoutablement efficace. Elle est cependant un outil à double tranchant: d’un côté, elle met à disposition une panoplie de possibilités à la fois techniques et créatives; de l’autre, elle éloigne la main de la matière par sa dimension virtuelle. Souhaitons donc qu’elle ne devienne pas un argument de plus pour forcer la hiérarchie entre l’esprit et la main. Dans un esprit de continuité et d’harmonie avec la machine, la formation et la transmission des savoir faire traditionnels se révèlent donc des outils précieux ».

La valorisation de la collaboration entre art et artisanat prend toute son importance pour l’Association Suisse des Métiers d’Art (organisatrice des JEMA) qui compte, dans le palmarès de sa première édition du Prix Métiers d’Art Suisse, le Prix Métiers d’art & Design Indosuez Award. Il a été attribué au céramiste Peter Fink à Ependes et à la designer Josefina Muñoz à Genève qui, depuis une première collaboration en dans le cadre d’un projet de Master avec l’ECAL, mènent des projets en commun.

Journées Européennes des Métiers d’Art
Du 5 au 7 avril à Genève

www.metiersdart.ch


Entretien avec Vincent Du Bois

Vincent Du Bois

La pierre n’est de loin pas toujours présente dans mon travail car pour chaque projet je préfère trouver le matériau le plus apte à servir l’idée.

Vincent Du Bois, vous êtes artiste contemporain avec une formation de sculpteur sur pierre, expliquez-nous d’où vous vient cette combinaison ?

La branche italienne maternelle de ma famille taille la pierre depuis plusieurs générations. C’est aussi une tradition de sculpteurs et d’artisans indépendants qui s’est perpétuée. J’ai été assez tôt sensible à ce matériau et j’ai voulu apprendre sérieusement ce métier afin d’être techniquement le plus libre possible. D’un autre côté, très jeune j’ai eu l’envie de m’investir dans mon époque. C’est un peu le versant politiquement engagé de ma personnalité. J’ai en fait depuis toujours essayé de marier ces deux aspects dans mon travail,  à savoir la pratique d’un matériau ancestral combiné à un regard critique et engagé sur l’évolution de la société, donc forcément contemporain. C’est un peu une marque de fabrique d’ailleurs cette volonté d’harmoniser des exigences pratiques et théoriques.

Le fait qu’il y ait toujours eu des artistes et des œuvres autour de moi a été une source d’inspiration de plus sur laquelle j’ai pu m’appuyer.

En lisant votre biographie on découvre plusieurs noms marquants de l’art suisse, comme Robert Hainard et Albert Anker. Pensez-vous que ce sont des influences fondatrices dans la construction de votre identité artistique, et si oui pourquoi ?

Je ne crois pas à l’hérédité du talent mais plutôt à l’héritage culturel. Cependant les traditions qui se tissent au sein des familles sont composées de facteurs multiples et complexes. Chaque descendant(e), n’en filtrera pas les mêmes aspects et ne reprendra pas les mêmes flambeaux, mêmes si ceux-ci sont des traits identitaires importants du milieu initial. Et c’est tant mieux car c’est pour cela que nous sommes tous différents.  Donc, en ce qui me concerne, la seule chose dont je suis à peu près sûr c’est qu’il y a eu une tranche de mon enfance durant laquelle j’ai été très observateur, un peu par survie ou par défense, car je me sentais fragile. Et le dessin a été très tôt un moyen simple et efficace pour analyser mon entourage, structurer ma compréhension du monde et développer de l’aisance à vivre. Ma sensibilité artistique ne vient peut-être que de là. Le fait qu’il y ait toujours eu des artistes et des œuvres autour de moi a été une source d’inspiration de plus sur laquelle j’ai pu m’appuyer. Ce qui compte c’est de se fabriquer des outils pour s’ai    der à grandir. Décider d’utiliser ces outils pour fabriquer un travail artistique, c’est encore autre chose.

L’art, choix ou vocation ?

J’ai un peu de difficulté avec l’idée que les artistes seraient des êtres à part ou qu’un flux différent s’écoulerait dans leurs veines. Je pense plutôt que chacun de nous peut enclencher à tout moment un rapport créatif au monde. Que cette création soit talentueuse ou pas est une autre question, qu’il appartient d’ailleurs aux autres de juger. De ce point de vue l’art est un choix. Cependant votre question pose en fait la question du libre arbitre, grande et récurrente question en philosophie, qui est beaucoup remise en question par l’actuel développement des neurosciences. En effet, ces dernières amènent de plus en plus d’éléments dans le sens de l’absence du libre arbitre, via le réseau de neurones qui nous oriente et nous guide bien avant toute émergence à notre conscience. Je ne sais donc pas répondre à cette question car je ne sais pas quelle part consciente-décisionnelle à fabriquer qui je suis. Les découvertes sur le cerveau sont à mon sens vertigineuses car on a de plus en plus de mal à savoir de quelles parts de choix ou de liberté nous disposons et quelle place a le hasard dans un parcours de vie. Cette notion de hasard est d’ailleurs beaucoup combattue par les nouvelles technologies et cela me passionne

C’est d’ailleurs à mon sens une des grandes vocations de l’art que de participer à réfléchir aux profonds mystères qui nous ont fait naître.

Justement, bonne transition, parlez-nous brièvement des thèmes qui vous occupent en sculpture. Quels étaient-ils à vos débuts et vers quoi ont-ils évolués ? Y a-t-il des thèmes récurrents ?

Cerveau cubique – « To be or not to be » – marbre de Carrara-

Un mélange des deux. Je navigue depuis toujours entre deux grands groupes de thèmes. Le premier est récurrent et touche à la question de notre rapport à l’inconnu et aux mystères des choses (néant, univers, big-bang). C’est un peu pompeux à dire comme ça, mais j’ai toujours été fasciné par la cruauté de notre finitude versus l’échelle infinie qui nous cerne. Ce sont des thèmes aussi inépuisables qu’enivrants qui laissent beaucoup de place à l’interprétation et l’intuition. En cela, ils sont un tremplin poétique. De plus, ces thèmes sont aussi des terrains de recherches très érudits et sérieux qui m’ont souvent valu l’occasion et le plaisir de collaborer avec des scientifiques. C’est d’ailleurs à mon sens une des grandes vocations de l’art que de participer à réfléchir aux profonds mystères qui nous ont fait naître. Le second groupe de thèmes est plus politique car il est lié à l’observation de l’évolution de la société. Un sentiment citoyen qui consiste à proposer du recul. Nos rapports à l’environnement ou à la révolution numériques sont ceux qui m’inspirent le plus.

Vos derniers travaux en effet semblent beaucoup porter sur nos rapports à l’univers digital. D’ailleurs votre essai « La main et l’art contemporain » (Ed. Slatkine ) questionne notre rapport au corps dans un monde qui se numérise. Pourquoi cette opposition corps-technologie ?

Je pense qu’il serait sain pour tous de parvenir à harmoniser ces rapports. Cependant la révolution numérique impose deux paramètres qui sont compliqués à intégrer pour le corps. Le premier est la sur-sollicitation de la vue qu’imposent les écrans. Une distance toujours plus systématique s’établit donc entre la matière et sa transposition virtuelle, et cette distance se fait au détriment des sens de proximité comme le toucher. Le second paramètre est le lot d’abstraction que véhiculent les nouvelles technologies. L’abstraction en soit n’est pas un problème, car la capacité à formuler une pensée symbolique est la marque même du cerveau d’homo-sapiens, mais c’est plutôt le fait de dépendre de la dimension virtuelle qui forge un socle très nouveau à notre rapport au monde. Depuis la révolution cognitive d’il y a 70’000 ans, les humains n’ont cessé d’inventer et d’innover à un rythme exponentiel. La révolutions agricole (-12’000 ans) et la révolution industrielle (Renaissance) se sont bâties sur de fortes valeurs abstraites, mais ces dernières étaient au service de la matière. La révolution numérique parvient a fonctionner pour elle même, toujours plus détachée des anciens ancrages mécaniques qui nous ont servi de repères pendant des millénaires. Il est ainsi évident que le monde virtuel que nous bâtissons à grande vitesse posera des problèmes au corps et ses impératifs biologiques.

Si la technologie et le progrès sont une constante de notre évolution, faut-il lutter contre ? Et dans votre cas, y a-t-il une nostalgie du genre  « c’était mieux avant » ?

Je n’éprouve pas de nostalgie car au contraire je trouve l’évolution passionnante. On dénombre quatre grandes révolutions dans l’histoire de l’humanité et la révolution numérique est la dernière en date. C’est donc à mon avis une chance de pouvoir vivre l’une d’elle. Pourtant la vivre signifie aussi s’y impliquer. Le lot quotidien de nouveautés qu’elle charrie est attractif et ne pas y céder signifie se marginaliser. Toutes ces innovations sont attrayantes et donc s’insinuent un peu sournoisement en nous. Je ne sais pas si nous sommes un peu envoûtés par ce nouveau chant des sirènes, mais il en ressort un certain manque de combativité de la part des citoyens et des Etats. Au fond le paradoxe glaçant des nouvelles technologies réside à mon sens dans le fait que, d’une part, elles ouvrent des possibilités aussi vastes qu’extraordinaires mais que, d’autre part, la direction que prennent ces innovations sont dictées par les investisseurs privés et non les communautés. Le marché s’étant établi comme acteur principal de tous les échanges, la recherche dépend de la sphère financière et subit donc la nécessité du retour sur investissement. Appuyé par la récolte des données que chacun de nous participe à fournir via notre connexion quotidienne aux structures numériques qui tissent nos relations privées comme professionnelles, le monde se mute en super-marché. Tout cela manque d’idéal et d’éthique.

La pierre n’est de loin pas toujours présente dans mon travail car pour chaque projet je préfère trouver le matériau le plus apte à servir l’idée.

Vous n’avez pas encore parlé de pierre ou de marbre qui est sensé être votre matériau de prédilection. Comment s’insère ce matériau dans vos préoccupations sur ces questions d’évolution de nos rapports à la technologie?

La pierre n’est de loin pas toujours présente dans mon travail car pour chaque projet je préfère trouver le matériau le plus apte à servir l’idée. Je pars donc de l’idée et non du matériau. Mais la pierre est mon port d’attache. J’ai besoin d’y revenir tout le temps. De plus, la pierre me fournit une base de dialogue idéale pour évoquer les relations entre corps et technologie. Via le savoir-faire qu’exige la manipulation de ce matériau, j’ai l’occasion de confronter la pierre à l’abstraction numérique et forcer des alliances un peu innovantes. Je peux d’une part, défendre le travail de la main et donc du toucher et, d’autre part, utiliser la technologie numérique pour l’allier à certaines productions. Cela peut occuper autant mon travail d’artisan que mon travail d’artiste. Ainsi, en confrontant la pierre à l’évolution de l’outillage, j’ai l’occasion de mélanger passé et présent. De plus, j’ai beaucoup de plaisir à pousser ce dialogue jusqu’au paradoxe. En effet, exprimer la virtualité via le marbre peut apparaître contradictoire, mais réaliser des cerveaux ou des qrcodes en marbre  m’ont permis de communiquer mes idées de façon plutôt efficaces.

Pour conclure, en deux mots quels sont les projets en cours ?

Comme toujours j’alterne des projets qui défendent le travail de la main et des recherches plus virtuelles. J’ai dans mon atelier un mélange de choses en cours. En deux mots, par exemple, suite à un concours, je réalise le portrait en pied de Pierre de Coubertin pour le nouveau bâtiment du CIO, et parallèlement j’ai un contrat d’artist in lab, avec le centre interfacultaire en sciences affectives (CISA) de l’Université de Genève, dans le cadre duquel je réalise des œuvres autour des théories de la conscience *.

(* CISA UNIGE, campus Biotech, directeur, le Professeur David Sender et recherche sur la conscience du professeur  David Rudrauf).

 

Rencontre avec Vincent Du Bois – L’art à Genève


Nicolas Lemaitre QR code

A Plainpalais, un QR code en mémoire d’un insoumis

En , Nicolas Lemaître est pendu sur la plaine genevoise pour s’être opposé au régime oligarchique qui régnait sur la ville. Trois siècles plus tard, le sculpteur Vincent Du Bois dévoile un monument étonnant en hommage à son combat

La plaine de Plainpalais, pour les Genevois, c’est le Cirque Knie, le marché aux puces, la flânerie du dimanche. Difficile d’imaginer que, au début du XVIIIe siècle, l’esplanade paisible couleur brique a été le théâtre d’une sombre exécution.

Et pourtant: le 23 août , Nicolas Lemaître, horloger de confession protestante, est pendu sur la pointe nord de la plaine après s’être vu emprisonné et torturé.

Fidèle de Pierre Fatio, Lemaître s’oppose comme lui au pouvoir oligarchique du gouvernement d’alors, formé par les tout-puissants Conseil des Ving-Cinq et Conseil des Deux-Cents. Luttant pour que les droits du Conseil général, qui rassemble en son sein citoyens et bourgeois, soient rétablis, le duo parvient à mobiliser plusieurs centaines de personnes. Mais après avoir rejeté leurs requêtes, l’aristocratie genevoise se contente d’accuser les deux hommes de complot. Lemaître clamera son innocence jusqu’au pied du gibet.

QR code fossilisé

Si Pierre Fatio, fusillé quelques semaines après son confrère, a donné son nom à une rue bien connue des Genevois, le nom de Nicolas Lemaître, lui, a largement déserté les mémoires.

Une injustice que la ville répare aujourd’hui en inaugurant, à l’extrémité de la plaine de Plainpalais (côté cirque), un monument dédié à cette victime de la raison d’Etat. Dévoilée mardi matin à l’occasion de la Journée mondiale contre la peine de mort, l’œuvre est signée Vincent Du Bois, sculpteur genevois à qui l’on doit déjà plusieurs installations au bout du lac.

Vous imaginez un buste en bronze ou une stèle imposante? Raté. Ligne brisée mesure 1m20 de haut et prend la forme d’un bloc monolithe en marbre, sorte de tribune d’orateur à la face supérieure tronquée, pour évoquer l’absence, le destin fauché, le discours interrompu. Et au-dessus… un QR code géant, sculpté à même le marbre. Une fois scanné, celui-ci renvoie à une page internet de la ville de Genève qui relate le destin de Nicolas Lemaître.

Le choix est surprenant. S’il permet d’éclairer des événements marquants à la lumière du présent, il reflète surtout les réflexions de l’artiste sur l’histoire et l’évolution technologique. «Comme le souvenir de Nicolas Lemaître et sa cause humaniste, tout laisse à croire que le QR code sera bientôt un langage oublié, désuet, détaille Vincent Du Bois. Il faudra réapprendre à le décoder, comme les hiéroglyphes égyptiens. Il représente un genre de fossile dépositaire d’un moment.»

Labyrinthe mystérieux

Les souvenirs du passé, comme les codes informatiques, sont immatériels. Pour bousculer nos perceptions, l’artiste sort le symbole de sa toile virtuelle et le ramène du côté de la matière, du toucher. «Reproduit en 3D, le QR code devient un objet unique, esthétique, mystérieux comme un labyrinthe.»

Décontextualiser un objet, c’est aussi amener à changer le regard qu’on lui porte. «L’œuvre questionne la place du corps dans un monde qui se digitalise, souligne Vincent Du Bois. Mais aussi la paresse du public, qui se laisse gaver d’applications rigolotes, et celle des Etats qui sautent dans le train du numérique sans se demander où tout ça va mener.»

Si la révolution politique défendue par Lemaire et celle qui envahit aujourd’hui nos écrans n’ont a priori pas grand-chose en commun, chacune témoigne des challenges et divisions propres à leur temps. Tourné vers l’église du Sacré-Cœur, le QR code, gravé dans la roche, rappelle aux Genevois l’importance de s’arrêter pour questionner les acquis du présent.

Virginie Nussbaum

 

LE TEMPS . 10 octobre

A Plainpalais, un QR code en mémoire d’un insoumis – Le Temps –


Un artiste entrepreneur m'a dit... La numérisation bénéficie à la pierre

La numérisation bénéficie à la pierre

PROPOS RECUEILLIS PAR JEREMY STANNING

Dans l'atelier Cal'AS de la rue de Saint-Georges, Vincent Du Bois travaille la pierre. Le caillou, c'est une histoire de famille. Si l'atelier est proche du cimetière, c'est parce que lorsque son arrière-grand-père a quitté l'Italie pour s'installer à Genève, c'est au cimetière que les tailleurs de pierre trouvaient encore du travail. L'aïeul était "artisant, mais aussi artiste"; l'arrière-petit-fils aura son certificat fédéral de capacité de sculpteur de pierre, complété par un Master of Fine Art à la School of the Art Institute de Chicago. En , il publie aux éditions Slatkine La main et l'art contemporain, ouvrage dans lequel il aborde les thèmes de la numérisation, de la dématérialisation et du "triomphe de l'abstraction sur les sens".

A l'époque de votre arrière-grand-père, le métier de tailleur de pierre était manuel. La révolution numérique a permis l'avènement de nouvelles technologies. Y a-t-il une opposition irréconciliable entre artisanat et technologies numériques ?

La numérisation éloigne la main du matériau, mais offre des méthodes de production capables de faire des formes que la main ne ferait pas ou très lentement. Par exemple, ma sculpture La Main de Dieu provient d'un bloc de marbre de treize tonnes. J'ai pu le faire dégrossir en carrière à Carrare et le robot a fait en un mois ce que j'aurais fait en un an. Celui-ci ne parvient cependant pas à reproduire ce qui est de l'ordre du vivant: la main prédécoupée est une silhouette. Elle ne pas le sentiment de la peau. La main humaine est plus intelligente, plus subtile que le robot. Il peut aider la main, et inversement, mais si l'on ne fait que l'un ou l'autre, on finit par perdre des choses. Nier la révolution numérique est impossible, mais se distancier de ce que peut faire la main, c'est s'éloigner du matériau et du savoir-faire. Ce qui m'inquiète, c'est la perte de savoir-faire manuel. La pierre va rester au goût du jour, les machines vont continuer à faciliter le travail et la création. Je crains cependant que la perte de technique des artisans rende les créations moins vivantes, moins subtiles.

La construction et la sculpture sur pierre sont-elles toujours d'actualité?

Le progrès a régulièrement mis en danger le travail de la pierre, notamment dans la construction, par l'invention du béton, beaucoup plus facile et rapide à employer. Un immeuble constuit en béton en deux ans avec une vingtaine d'ouvriers demanderait trois cents tailleurs de pierre pendant cinq ans. La taille et la coupe numériques de la pierre la rendent souvent moins chère que le béton. Réaliser une fenêtre en pierre de taille, par exemple, est moins onéreux que de faire un encadrement en béton. Contrairement au béton, dans lequel il faut rajouter des produits chimiques, la pierre est bien moins polluante.
En ce qui concerne la sculpture, la pierre a toujours été un matériau de prédilection. Elle a été progressivement abandonnée depuis les années , jugée classique, figurative et passéiste. Depuis quelques années, grâce à la révolution numérique et aux nouveaux moyens de production, les codes ont là aussi été bouleversés, en permettant à des artistes contemporains néophytes de travailler la pierre. Il suffit à l'artiste de proposer une maquette et les machines réalisent des créations complexes. En scannant l'objet, le robot est capable de dégrossir la pierre pour en faire une chaise, un pneu ou une luge. La pierre est donc à nouveau invité dans la création contemporaine.

Vous aviez très tôt senti la tendance, en fondant dès votre maison de design, Stonetouch.

J'ai décidé de m'équiper en matériel (scanners, robots) afin de bénéficier d'une plateforme avec du savoir-faire, du stock et des machines. Puis avec deux amis d'enfance, Claudio Colucci, designer et Pierre-André Bohnet, architecte, nous sommes partis à la rencontre des artistes. Pour la première collection, chacune d'entre nous a réalisé une oeuvre et fait appel à trois artistes, pour un total de six créations. La plupart d'entre eux n'avaient jamais travaillé la pierre et se sont montrés très enthousiastes. Le nombre d'unité était limité à huit, de sorte qu'à chaque objet vendu, le prix du suivant augmentait, en raison de sa rareté. Nous avons également trouvé un partenaire en la galerie Mitterrand & Cramer, qui nous a permis de nous rendre à Art Basel pour ventre notre première collection. Cela nous a donné l'occasion de mettre en place un accord tripartite avec des investisseurs et des artistes que ceux-ci souhaitaient voir publiés.
Stonetouch profite de la révolution numérique pour mettre à disposition un savoir-faire qui mélange la main et la technologie au profit d'une création contemporaine.

La pierre est-elle un matériau comme un autre, amené à s'implanter dans le domaine du design contemporain?

Internet a ouvert tellement de portes qu'il n'y a plus de règles, si ce n'est celle de la variété. On peut avoir de belles créations dans des nouveaux matériaux, dans des textiles intelligents et vouloir acheter une magnifique table en pierre.

Comment voyez-vous l'évolution du métier de la pierre dans les années à venir?

Dans les six cantons romands, il y a moins d'une vingtaine d'apprentis dans les différentes formations des métiers de la pierre, qui s'organisent en trois branches: la marbrerie, la taille de pierre et la sculpture sur pierre. Pour la marbrerie, le métier a déjà été révolutionné par les machines. Un atelier de marbrerie, c'est dix machines-outils à commande numérique, une armée de poseurs et trois artisans pour les finitions (soit de 5% à 10% du travail).
La taille de pierre est moins affectée par ces changements, car les ouvriers sont obligés de travailler sur le bâtiment lui-même. C'est aussi le cas de la sculpture sur pierre, qui s'occupe du côté plus artistique, comme les décors de cheminées, les gravures complexes, les blasons ou les frises. C'est ce qui nous a amené à travailler sur la cathédrale Saint-Pierre durant une année, car le travail nécessaire n'aurait pu être fait par une machine.
Je tiens également beaucoup à la notion d'artisanat de quartier, de proximité, c'est à dire cette capacité à travailler pour tout le monde. Il faut être capable de réaliser une marche de jardin, une pierre pour le lavabo ou une colonne de cheminée à la main. Comme disait Michel-Ange, "que tu fasses les appartements du Pape ou que tu décores le panier d'une bergère, fais-le avec le même coeur". A mon avis, quand on aime la pierre, on est content de faire des choses modestes et pas uniquement des travaux somptueux.

ENTREPRISE ROMANDE . 22 décembre


Un artiste entrepreneur m’a dit… La numérisation bénéficie à la pierre

La numérisation bénéficie à la pierre

PROPOS RECUEILLIS PAR JEREMY STANNING

Dans l’atelier Cal’AS de la rue de Saint-Georges, Vincent Du Bois travaille la pierre. Le caillou, c’est une histoire de famille. Si l’atelier est proche du cimetière, c’est parce que lorsque son arrière-grand-père a quitté l’Italie pour s’installer à Genève, c’est au cimetière que les tailleurs de pierre trouvaient encore du travail. L’aïeul était « artisant, mais aussi artiste »; l’arrière-petit-fils aura son certificat fédéral de capacité de sculpteur de pierre, complété par un Master of Fine Art à la School of the Art Institute de Chicago. En , il publie aux éditions Slatkine La main et l’art contemporain, ouvrage dans lequel il aborde les thèmes de la numérisation, de la dématérialisation et du « triomphe de l’abstraction sur les sens ».

A l’époque de votre arrière-grand-père, le métier de tailleur de pierre était manuel. La révolution numérique a permis l’avènement de nouvelles technologies. Y a-t-il une opposition irréconciliable entre artisanat et technologies numériques ?

La numérisation éloigne la main du matériau, mais offre des méthodes de production capables de faire des formes que la main ne ferait pas ou très lentement. Par exemple, ma sculpture La Main de Dieu provient d’un bloc de marbre de treize tonnes. J’ai pu le faire dégrossir en carrière à Carrare et le robot a fait en un mois ce que j’aurais fait en un an. Celui-ci ne parvient cependant pas à reproduire ce qui est de l’ordre du vivant: la main prédécoupée est une silhouette. Elle ne pas le sentiment de la peau. La main humaine est plus intelligente, plus subtile que le robot. Il peut aider la main, et inversement, mais si l’on ne fait que l’un ou l’autre, on finit par perdre des choses. Nier la révolution numérique est impossible, mais se distancier de ce que peut faire la main, c’est s’éloigner du matériau et du savoir-faire. Ce qui m’inquiète, c’est la perte de savoir-faire manuel. La pierre va rester au goût du jour, les machines vont continuer à faciliter le travail et la création. Je crains cependant que la perte de technique des artisans rende les créations moins vivantes, moins subtiles.

La construction et la sculpture sur pierre sont-elles toujours d’actualité?

Le progrès a régulièrement mis en danger le travail de la pierre, notamment dans la construction, par l’invention du béton, beaucoup plus facile et rapide à employer. Un immeuble constuit en béton en deux ans avec une vingtaine d’ouvriers demanderait trois cents tailleurs de pierre pendant cinq ans. La taille et la coupe numériques de la pierre la rendent souvent moins chère que le béton. Réaliser une fenêtre en pierre de taille, par exemple, est moins onéreux que de faire un encadrement en béton. Contrairement au béton, dans lequel il faut rajouter des produits chimiques, la pierre est bien moins polluante.
En ce qui concerne la sculpture, la pierre a toujours été un matériau de prédilection. Elle a été progressivement abandonnée depuis les années , jugée classique, figurative et passéiste. Depuis quelques années, grâce à la révolution numérique et aux nouveaux moyens de production, les codes ont là aussi été bouleversés, en permettant à des artistes contemporains néophytes de travailler la pierre. Il suffit à l’artiste de proposer une maquette et les machines réalisent des créations complexes. En scannant l’objet, le robot est capable de dégrossir la pierre pour en faire une chaise, un pneu ou une luge. La pierre est donc à nouveau invité dans la création contemporaine.

Vous aviez très tôt senti la tendance, en fondant dès votre maison de design, Stonetouch.

J’ai décidé de m’équiper en matériel (scanners, robots) afin de bénéficier d’une plateforme avec du savoir-faire, du stock et des machines. Puis avec deux amis d’enfance, Claudio Colucci, designer et Pierre-André Bohnet, architecte, nous sommes partis à la rencontre des artistes. Pour la première collection, chacune d’entre nous a réalisé une oeuvre et fait appel à trois artistes, pour un total de six créations. La plupart d’entre eux n’avaient jamais travaillé la pierre et se sont montrés très enthousiastes. Le nombre d’unité était limité à huit, de sorte qu’à chaque objet vendu, le prix du suivant augmentait, en raison de sa rareté. Nous avons également trouvé un partenaire en la galerie Mitterrand & Cramer, qui nous a permis de nous rendre à Art Basel pour ventre notre première collection. Cela nous a donné l’occasion de mettre en place un accord tripartite avec des investisseurs et des artistes que ceux-ci souhaitaient voir publiés.
Stonetouch profite de la révolution numérique pour mettre à disposition un savoir-faire qui mélange la main et la technologie au profit d’une création contemporaine.

La pierre est-elle un matériau comme un autre, amené à s’implanter dans le domaine du design contemporain?

Internet a ouvert tellement de portes qu’il n’y a plus de règles, si ce n’est celle de la variété. On peut avoir de belles créations dans des nouveaux matériaux, dans des textiles intelligents et vouloir acheter une magnifique table en pierre.

Comment voyez-vous l’évolution du métier de la pierre dans les années à venir?

Dans les six cantons romands, il y a moins d’une vingtaine d’apprentis dans les différentes formations des métiers de la pierre, qui s’organisent en trois branches: la marbrerie, la taille de pierre et la sculpture sur pierre. Pour la marbrerie, le métier a déjà été révolutionné par les machines. Un atelier de marbrerie, c’est dix machines-outils à commande numérique, une armée de poseurs et trois artisans pour les finitions (soit de 5% à 10% du travail).
La taille de pierre est moins affectée par ces changements, car les ouvriers sont obligés de travailler sur le bâtiment lui-même. C’est aussi le cas de la sculpture sur pierre, qui s’occupe du côté plus artistique, comme les décors de cheminées, les gravures complexes, les blasons ou les frises. C’est ce qui nous a amené à travailler sur la cathédrale Saint-Pierre durant une année, car le travail nécessaire n’aurait pu être fait par une machine.
Je tiens également beaucoup à la notion d’artisanat de quartier, de proximité, c’est à dire cette capacité à travailler pour tout le monde. Il faut être capable de réaliser une marche de jardin, une pierre pour le lavabo ou une colonne de cheminée à la main. Comme disait Michel-Ange, « que tu fasses les appartements du Pape ou que tu décores le panier d’une bergère, fais-le avec le même coeur ». A mon avis, quand on aime la pierre, on est content de faire des choses modestes et pas uniquement des travaux somptueux.

ENTREPRISE ROMANDE . 22 décembre


Naviguer dans la bonne direction

La galerie genevoise Air Project propose à partir de novembre l’exposition « Navigation privée » : l’occasion de voir pour la première fois en Suisse la talentueuse artiste canadienne Erin Armstrong et ses portraits qui mêlent figuration et abstraction, ainsi que les nouvelles œuvres en marbre blanc de Vincent Du Bois où la matière confronte la dématérialisation numérique.

Des toiles marquées par une gestuelle et des traits rapides, représentants des personnages anonymes habités d’émotions intenses. Des oeuvres qui valent d’ores et déjà à Erin Armstrong une solide réputation puisqu’elle est aujourd’hui considérée comme l’une des artistes contemporaines à suivre de près. La Galerie Air Project présentera en même temps les très belles oeuvres du sculpteur suisse Vincent Du Bois. Cet artiste a hérité sa passion du marbre de ses origines italiennes, puisque sa famille maternelle est riche de sculpteurs sur pierre depuis plusieurs générations. Cette mémoire du passé s’est également enrichie d’apports personnels acquis au cours de ses études de plasticien en Suisse, en Italie, et à Chicago. On pourra ainsi découvrir une oeuvre étonnante qui explore la relation entre la matière et le numérique, et qui a valu à Vincent Du Bois de nombreux pris en Suisse et à l’étranger. Une double thématique à ne pas manquer en cette rentrée. Vernissage le 2 novembre à la galerie dès 18h !

 

CÔTE MAGAZINE . Octobre


Nicolas Lemaître

Nicolas Lemaître gravé dans la roche

Un moment à la mémoire du protestataire exécuté en a pris place ce mardi dans le parc Harry-Marc. Il fait revivre un pan méconnu de l'histoire genevoise.

"Il y a une rue Pierre Fatio, il devrait y en avoir une pour Nicolas Lemaître." Olivier Fatio, ancien doyen de la Faculté de théologie, oeuvre depuis des années pour que soit réhabilité, aux côtés de son illustre ancêtre, ce leader de la contestation citoyenne. C'est désormais chose faite. Pas de boulevard, mais une oeuvre d'art du sculpteur Vincent Du Bois installée à l'extrémité nord de la plaine de Plainpalais. Ce mémorial commémore l'exécution de Nicolas Lemaître au début du XVIIIe siècle.

Depuis trois cents ans, son nom est tombé dans l'oubli. Ce maître horloger a pourtant joué un rôle central dans les luttes contre l'exercice oligarchique du pouvoir à Genève. Critique de l'accaparation des instances politiques par l'aristocratie, il se soulève aux côtés de l'avocat Pierre Fatio. Ensemble, ils demandent le rétablissement des droits du Conseil général, qui rassemble citoyens et bourgeois, la publication des lois et l'application du droit d'initiative. Le gouvernement juge ces revendications séditieuses et fait en sorte de décapiter le mouvement démocratique: accusé à tort d'avoir comploté contre les autorités, Nicolas Lemaître est emprisonné et finalement pendu le 23 août après un procès expéditif. L'exécution de Pierre Fatio suivra le 6 septembre de la même année.

"Cette injustice m'a touché. J'ai voulu intégrer dans mon oeuvre la question de l'oubli", explique Vincent Du Bois. Entre ses mains, le burin a façonné un bloc, face supérieure tronquée, dans laquelle est gravé en bas relief un QR code (un code-barre à scanner sur son téléphone). "Les QR codes sont à l'origine un langage numérique bidimensionnel, qui fait appel essentiellement à la vue. En les matérialisant dans la pierre, je les rends uniques et accessibles au toucher. J'intègre à quelque chose de purement fonctionnel un aspect esthétique, et le résultat ressemble à une forme de braille, un labyrinthe, ou un code inca."

Un simple survol de l'oeuvre d'art avec un smartphone renvoie à une page internet qui retrace l'histoire de Nicolas Lemaître. Mais pour combien de temps? "L'humain a inventé les QR codes, un langage qu'il ne peut paradoxalement ni lire ni écrire. Un jour, ces symboles tomberont dans l'oubli. Mais cette mémoire gravée dans la pierre continuera d'exister, silencieusement. Il faudra alors un Champolion du numérique pour la décoder."

MAUDE JAQUET

LE COURRIER . 10 octobre


Fluides : les traces que nous laissons sur terre

Qu’est-ce qui coule, blanc, sous l’effet de la chaleur? Installée dans le choeur de l’église Notre-Dame des Grâces, dans le canton de Genève (Suisse), une oeuvre d’art intitulée « CandleWatch » invite le visiteur à s’arrêter sur un spectacle étrange et envoutant, par l’artiste Vincent Du Bois

L’œuvre est constituée d’un cierge qui mesure un mètre de long : planté à l’horizontale, il opère un lent mouvement circulaire au-dessus d’une plaque d’ardoise. Trois fois par semaine, le cierge est allumé dans cette église du quartier du Grand-Lancy qui porte le nom sublime de Notre-Dame des Grâces. Il se met à tourner, laissant couler sa cire en gouttes brûlantes qui forment une spirale. L’auteur de l’oeuvre, Vincent Du Bois, explique : « Le cierge brûle en deux heures et vingt minutes. Il trace un cercle de deux mètres de diamètre, qui va en se rétrécissant. » Deux heures et vingt minutes d’une longue giration… Au fur et à mesure que la flamme le consume, le cierge rétrécit. Le coeur des visiteurs, lui, se dilate.

Brûlures du désir

Ils pensent, ainsi que dit Vincent, « aux rives qui se consument, aux mémoires qui se déposent et se superposent, aux ténèbres et à la lumière, à la verticalité et l’horizontalité, au mouvement et à sa trace qui se fige, à la flamme, à l’idée, à l’étincelle de vie, à sa fragilité qui dépend d’un souffle, aux brûlures du désir, à l’ambiguité érotique de la foi, à la rigidité du cierge, à la chaleur coulant de la cire, à la semance que les hommes ne peuvent contenir et répandent sans relâche physiologiquement comme symboliquement, à la marche imperturbable du temps, à la représentation non linéaire du temps, aux cercles zen des pinceaux chinois, à la saine monotonie des cycles de la nature, à la force du Qi, à l’absence de Dieu, au cercle toujours car la droite n’est qu’un fragment de courbe ». Ils pensent à tout cela et d’autres choses encore.

De la cire d’abeille pour une lumière sacrée

Vincent Du Bois est sculpteur de métier. C’est la beauté des sculptures naturelles formées par la cire qui l’intéresse. Pour mettre au point son installation, il a cependant le malheur de tester son prototype avec des bougies de supermarché. D’abord les spirales ne lui plaisent pas. La lumière non plus. Jusqu’au jour où il se procure des cierges  » fabriqués artisanalement en Valais par une famille d’artisans de père en fils « . Fiat Lux. Le voilà capable de calculer correctement la vitesse de son oeuvre.

Tourbillon figé

Le cierge fait une révolution du cadran en trois minutes et quinze secondes (c’est-à-dire qu’il trace un nouveau cercle environ toutes les 3 minutes). Mais, de façon presque subliminale, il opère – tout en tournant – un imperceptible mouvement de rotation sur lui-même (un par minute), afin que la flamme lèche tout le pourtour du pieux de cire. « S’il va plus vite les cercles se chevauchent et on ne lit pas la spirale. S’il va plus lentement le cierge ne dessine pas de jolies gouttes régulières mais lâche des flaques de cire fondue. La qualité de la spirale est un rapport entre le diamètre du cierge (quantité de cire à fondre), la vitesse de révolution de cadran (le tour d’horloge) et la vitesse de rotation sur lui-même (rythme de fonte de la cire). Il semble que pour cette échelle de dispositif, ces rapports sont les meilleurs « , explique Vincent qui ne laisse rien au hasard. La fascination exercée par cette oeuvre dérive dans doute de la précision mécanique avec laquelle un cierge écoule sa jouissance comme « à perte », au fil d’un calme et méthodique mouvement d’hélice.  » Il est prévu en fin d’exposition de récupérer et refondre la cire pour en refaire des cierges. Puis recommencer. « 

Agnès Giard

LIBERATION . 17 juillet


Lumière d'espoir

LA LUMIERE ET L’OMBRE
La vie et la mort. Le temps qui passe la trace que nous laissons sur cette Terre. Installée dans le choeur même de l’église Notre-Dame des Grâces, au Grand Lancy, cette installation signée Vincent Du Bois donne à réfléchir. Forcément. Baptisée Candel Watch, elle est constituée d’une bougie d’un mètre de long qui décrit un mouvement circulaire horizontal au-dessus d’une plaque d’ardoise Deux heures durant, la durée de sa vie de flamme, elle parsème ses gouttes de cire comme autant d’empreintes de son passage.

« J’ai dû me plonger dans la littérature liturgique, afin de tout connaître sur les cierges d’église », sourit-il. « Celui-ci contient 55% de cire d’abeille, il se consume ainsi de façon régulière. »

Vincent Du Bois est l’un des vingt-six artistes à avoir accepté l’invitation de l’association heart@geneva afin de créer une œuvre originale en écho à un lieu emblématique de Genève. Sur cette liste, on croise les noms de John Armeleder, Claudio Colucci, Mai-Thu Perret, Sylvie Fleury, Carmen Perrin et Olivier Mosset. Jusqu’au 31 août, leur art sera disséminé aux quatre coins de la cité. Sur la place Longemalle, au Musée d’art et d’histoire, à la cathédrale Saint-Pierre ou à l’hôtel Métropole.
Un parcours qui se veut autant artistique que philantropique.

En effet, au terme de l’exposition, la majorité de ses quarante oeuvres seront vendues aux enchères pour la bonne cause – comme l’a souhaité Marietta Bieri, initriatrice de ce beau projet. « Il y a de plus en plus de précarité à Genève », constate-t-elle.
« Il est fondamental de soutenir aussi les gens proches de chez nous. » Les recettes de la vente seront versées, après la rémunération des artistes, à dix associations de la cité, telles que La Corolle, SOS Femmes ou la Ligue genevoise contre le cancer.

Par Jean-Daniel Sallin

Informations sur le sites www.heartgeneva.ch

TRIBUNE DES ARTS . Juin